La pleine liberté, mais encadrée

Catherine Major sera seule sur scène avec son piano, jeudi, au Club Soda.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Catherine Major sera seule sur scène avec son piano, jeudi, au Club Soda.

Magnifique, d’origine, le grand escalier est traître quand on arrive en haut, Catherine Major m’en avise dès qu’elle ouvre la porte : plusieurs chutes marquent sa longue histoire d’escalier intérieur de triplex d’Outremont. La portion colimaçon, particulièrement abrupte, oblige le visiteur à jouer le vainqueur du Kilimandjaro. On a des appuis : il y a une rampe, et une véritable haie de clôtures nous attend au sommet. Rapport aux deux enfants. Le tout récent, même pas six mois, est dans les bras graciles de sa maman.

Ça ne m’est pas venu sur le moment, mais là, décrivant l’escalier, ses garde-fous, l’analogie s’impose : le spectacle solo qu’elle présente ce jeudi au Club Soda est une aventure de même nature. Le risque d’y aller sans son pilier-complice Alex McMahon, sans les arrangements si complexes et subtils des albums, est un peu fou quand on connaît l’angoissée chronique. Mais elle ne gravira pas son Everest sans compagnon de cordée, fut-il sherpa discret. Yann Perreau est le metteur en scène du spectacle. Ou plutôt, l’empêcheur de mise en scène.

Dans une salle à manger baignée de lumière — il y a eu des mois de réno, ça paraît, l’ami Jeff Moran, compagnon de Catherine et père de ses enfants, ne fait pas que de belles chansons —, la maman donne le sein et la chanteuse explique : « Au début, je me disais, ça va me prendre des feux d’artifice, n’importe quoi, des claquettes, des projections, quelque chose pour compenser, j’en ai fait de l’insomnie pendant deux semaines, mais Yann m’a dit : « Ben non, deux lumières, le piano et toi, c’est tout ce qu’il faut. » J’ai peur quand même. » Si elle n’avait pas le bébé dans les bras, elle s’enroulerait bras et jambes inextricablement comme elle fait toujours en état d’anxiété, comme autant de serpents l’étouffant. Bravo l’enfant : besoin de lait, pas d’une maman ligotée. « Yann a compris mes insécurités. Il m’a donné des limites sans me limiter. Sa première idée, ç’a été d’accentuer ce qu’il appelle ma « dualité ». Mon côté plus ténébreux, plus dense, et ce qu’il appelle mon côté « femme enfant » (elle rit d’un rire un peu gêné), légère, drôle, amoureuse… »

Histoire de la rassurer — elle qui n’est pas rassurable sauf quand le spectacle est commencé et que ça se passe bien —, Yann et le reste de l’équipe ont bien essayé des projections. Ouste les projections. « Tout le monde disait : pas besoin. Moi, je disais : ben voyons donc, il va rester quoi ? Yann disait : « Il reste toi. » Moi ! C’est freakant ! » M’enfin, Catherine Major : après trois albums, surtout les très acclamés Rose sang et Le désert des solitudes, après tant de spectacles exaltants et de spectateurs ravis, n’y a-t-il pas un soupçon de début de confiance calorifère pour lui réchauffer la terreur de l’intérieur du coeur jusqu’à ses lointaines extrémités ? Jusqu’au bout des doigts sur les blanches et les noires de son piano bien-aimé ? Le bébé manifeste bruyamment son accord, maman répond du tac au tac : « T’es fatigante, là ! »

« Je repars pas de zéro, non, y a de l’expérience, faut que j’admette ça. C’est sûr, ça va aller. Mais c’est un show qui me ressemble tellement, qui va témoigner chaque soir de comment je me sens ce soir-là, ça reste paniquant. Des fois, ça va être extraordinaire, mais d’autres fois, si j’ai pas dormi la nuit d’avant, s’il est arrivé quoi que ce soit, ça va tellement paraître ! » Mais c’est exactement ce que l’on veut, lui dis-je, précisément ce que permet un spectacle en solo : l’accès privilégié. Les réactions à vif, la possibilité de s’arrêter au milieu d’une chanson, justement pour raconter la mauvaise nuit d’avant. « Je sais, j’ai fait trois spectacles de rodage, les gens arrêtent pas de dire qu’ils font vraiment connaissance avec moi. J’aime ça, mais c’est freakant de se montrer autant. » Ça tinte sur la vitre de la porte-patio : le père de Catherine, qui habite en bas, vient chercher la petite : c’était prévu. « Vous allez vous promener ? Tu l’habilleras, on gèle. »

« C’est pas comme si j’avais peur d’oublier mes paroles. Ça m’est arrivé l’autre jour, je partais tout le temps sur le deuxième couplet au lieu du premier, j’en ris, les gens m’aident, c’est pas grave, en plus ça crée une complicité. J’ai plus peur d’être au-dessus de moi-même, au lieu d’être dedans. Je me mets à réfléchir pendant que je chante, c’est tellement étrange. » Et le plaisir, Catherine, le plaisir ? « J’ai dix-sept tounes, juste une nouvelle, le plaisir on le trouve pas dans la découverte, le plaisir est sur scène, je crois qu’il est dans l’espace de liberté que je prends au piano. »

« Ça, pour moi, c’est extraordinaire, la possibilité de rendre quelque chose des arrangements que les gens connaissent, mais avec le piano seulement, avec une part d’improvisation. Je peux donner ma pleine mesure. Je peux décider d’arrêter le piano et juste chanter. Mais avec Yann, on s’est aussi donné des moments très placés. J’ai besoin de frontières. J’ai besoin de liberté et j’ai besoin d’être encadrée. C’est pour ça, Yann. Liberté trop complète, je ne respirerais plus. » J’avoue : quand on a chez soi l’escalier le plus beau, le plus long et le plus dangereux du monde, il s’agit d’avoir le pied sûr, mais aussi du souffle.

Catherine Major au Club Soda, jeudi à 20 h, avec Les Gourmandes en complément de programme.

1 commentaire
  • Gaston - Inscrit 13 novembre 2013 21 h 31

    Catherine Major

    J'adore cette auteure-compositeure-interprète de grand talent. Son spectacle est à voir. Ses CD sont à entendre. Si vous ne la connaissez pas, prenez le temps de la découvrir. En commencant par lire cet article. Histoire de potiner un peu, elle est la nièce de François Dompierre.