Avec pas d’casque et David Marin à L’Outremont Le degré supérieur de la chanson d’auteur

Dehors, la petite neige se déposait en eau, Outremont n’avait pas encore de manteau. «Vous avez remarqué qu’il “neigeouillait” tantôt?», dira Stéphane Lafleur au milieu du show d’Avec pas d’casque, au théâtre Outremont samedi soir. 

Il a les mots, Lafleur. Il a tellement les mots. «Le temps est mieux de filer doux / S’il me veut en un morceau», chante-t-il dans Les nouveaux paysages, l’un des sept titres du minialbum Dommage que tu sois pris, paru en janvier dernier. «À peine sortie de mon ravage / J’ai la patience d’une file d’attente / La tête humide et les bas trempes / Le chauffage sera bon chez toi», a-t-il chanté aussi samedi dans Défrichage, de l’album d’avant le minialbum, Astronomie. J’ai toujours envie de citer Stéphane Lafleur, tellement il écrit autrement. Au cœur du sentiment, avec des images à la fois hors contexte et parfaitement appropriées. L’art du poète sans volonté de poétiser au service de la chanson sans velléité de faire de la belle chanson. C’est bien pour ça qu’elles sont si belles.

Marin aussi

David Marin aussi, les mots, ça lui vient autrement, pas du même endroit que Lafleur, d’une place où les mots jouent, toute la difficulté est de retenir un peu les enfants à la récré du verbe. Il n’y parvenait pas tout le temps dans les chansons d’À côté d’la track, son premier album, des fois ça jouait trop juste pour jouer. Cette fois ça y est, le deuxième album est celui du parfait équilibre. 

Le choix de l’embarras – dont il ne reste presque plus d’exemplaires en magasin, tirage trop timide — est un disque de très grandes chansons où tout compte, où tout rentre dedans. Où la machine à aligner les images ne s’emballe plus dans le vide. «Tout ce qui tombe à l’eau / Tout ce qui tombe à l’automne (…) Me donne envie de plonger / Pour voir si dans l’fond / Y’a pas un escabeau… / Pour me remonter le moral / Au-dessus des normales de saison / Et des jours en queue de poisson» chantait-il samedi dans Le vent vire, et dans cet Outremont qu’il s’amusait  non sans raison à rebaptiser Olympia, rapport à la majesté du lieu. «C’est spécial, chanter à l’Olympia…»

Oui, c’était spécial l’Olympia samedi soir à L’Outremont. David Marin en première partie d’Avec pas d’casque, ça faisait beaucoup de manières singulières de tourner les phrases dans des chansons. On se sentait dans un lieu qui faisait honneur à cet heureux pairage de la programmation de Coup de cœur francophone, c’était le degré supérieur de la chanson d’auteur. On se sentait dans un écrin de velours où les artistes en présence n’avaient pas besoin d’en jeter plein la vue, que les mots et les mélodies et les arrangements suffisaient. Ce qui importait le plus était la matière première, ça frappait d’autant que Stéphane Lafleur ET David Marin ne se donnent pas en pâture à l’œil. Pas des charismatiques, pas des têtes de vedette, pas des poseurs: plutôt des démineurs de scène, désamorçant tout ce qui empêche de bien écouter et bien entendre les chansons telles que transposées.

Spectacle en devenir, spectacle abouti

C’était simple test de température de l’eau pour Marin, dont la première montréalaise n’aura pas lieu avant 2014, sans doute aux alentours de Montréal en lumière. Lafleur et sa belle attaque à cinq d’Avec pas d’casque, à l’opposé, achevaient presque la tournée d’Astronomie. Et pourtant ça se rejoignait, la force même des chansons transcendait les rendus nerveux de Marin (en trio avec Pierre Fortin et Marc-André Landry), et les liait dans leur qualité intrinsèque à la sophistication relaxe des versions de Lafleur et compagnie. 

Oui, ce public était plus familier avec La journée qui s’en vient est flambant neuve, Apprivoiser les avions, Deux colleys et Dommage que tu sois pris, j’embrasse mieux que je parle (ainsi qu’Ôte-moi mon linge, rapatriée des sœurs Boulay par l’auteur-compositeur), et goûtait dûment ces mélanges d’instruments qui font aussi la singularité d’Avec pas d’casque (ici un gazou avec tuba et trombone, là une guitare twang avec une basse Höfner jouée à l’archet…). Mais l’écoute était tout aussi grande pour les toutes nouvelles de Marin, surtout Rêve avec moi (et sa batterie façon A Day In The Life) et cette splendide chanson d’un père à son enfant, Étoile de mer: «Et tant pis si je parle tout seul / Pendant que tu te rendors / Je serai ton étoile / De mer ou de l’espace / Je serai ton étoile / Je serai ton espace». 

Dehors, quand je suis sorti, il ne tombait plus rien sur Outremont. Enfin, je crois. De toute façon, je ne m’en serais pas aperçu: j’étais encore à l’intérieur des chansons, au chaud. Et je m’en chantais des extraits en pensant aux gens que j’aime. Du David Marin, de l’Avec pas d’casque, Walkie-talkie, surtout, ma préférée du minialbum de janvier: «J’ajuste la fréquence / De mon walkie-talkie / Je cherche l’onde de ta voix / Dans l’espace».

Le Devoir