14e Festival du monde arabe - Lena Chamamyan, l’art de la survivance

La chanteuse syrienne Lena Chamamyan
Photo: FMA La chanteuse syrienne Lena Chamamyan

Se décrivant comme étant « moitié Arménienne, moitié Syriaque », la chanteuse syrienne Lena Chamamyan porte en elle un art de la survie empreint de spiritualité et cette volonté de remettre à son peuple tout l’amour qu’il lui a transmis. Samedi au Théâtre Maisonneuve, elle partage la scène de la soirée Yamal El Sham avec Naseer Shamma, Charbel Rouhana, OktoEcho et Nadir Dendoune. Yamal El Sham, en guise de salut particulier à la Syrie et d’hommage aux peuples privés de leurs rêves de « printemps arabe ».

 

Avant l’entrevue, on nous avise que toute question d’ordre politique sera refusée. Message reçu et respecté, qui n’empêchera pas la Syrie, terre ravagée, de se glisser en toile de fond. « Je suis déménagée à Paris à la fin de 2011, raconte l’artiste. À mon arrivée, je me sentais comme paralysée et je ne comprenais pas ce qui se passait avec moi. Quoi voir ? Comment me sentir ? J’ai tout perdu comme tous les Syriens. Puis, j’ai découvert que j’avais besoin de me lever pour mon peuple. »

 

Elle vient de faire paraître un troisième disque. Les précédents, de même qu’un concert au FMA, avaient révélé une chanteuse formée dans les règles de l’art classique à Damas, empreinte de musique arménienne et ouverte au jazz oriental ou à la musique latine, avec piano, percussions et cuivres. La voix est douce, délicate, raffinée, porte la mélopée, plane dans les vocalises, se rapproche même parfois du scat, se livre surtout en arabe, mais aussi en arménien et en langue syriaque.

 

On s’attendait à un nouveau disque plus jazz, mais l’artiste en a décidé autrement. « Oui, je pensais aller davantage vers le jazz, mais l’album est devenu un miroir de tout ce qui s’est passé depuis trois ans, avec des éléments de tous les styles de musique que j’aime, comme la musique orientale, le jazz ou d’autres sonorités occidentales. Mais ce qui prime, c’est le mélange. Et je joue maintenant la sansula - une nouvelle forme de kalimba. C’est petit, africain, et il en sort une voix magique comme celle d’un ange. »

 

La spiritualité est d’ailleurs le point commun de tous ses nouveaux titres. Pour la première fois, Lena Chamamyan les a tous écrits. « C’était aussi pour moi une façon de trouver mon propre espace et de vaincre l’angoisse face à mes sentiments, mon amour et même ma musique. Auparavant, j’étais entourée de musiciens forts. C’étaient surtout des hommes. J’étais dépendante. À mon arrivée à Paris, j’ai d’abord travaillé avec des musiciens arabes, puis j’ai décidé d’ouvrir à des musiciens français et européens. J’intègre maintenant des femmes, et cela a projeté le son à un autre niveau. J’en rêvais. »

 

Et cet art de la survie que le nouveau disque révèle, Lena Chamamyan le tient sans doute du périple du peuple arménien. « Mais je le reflète sur la culture arabe, ajoute-t-elle. Le disque est à propos de survivre et de chanter la vie depuis l’obscurité. C’est spirituel, mais en même temps, il y a de l’énergie. » Et le pays au loin ? « Dans le moment, tout le monde se bat et c’est la politique qui parle. Mais la politique ne parle pas, elle tue. Pour moi, l’espoir réside dans l’art. Pour que les gens puissent retrouver leur propre vie. »

 

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La nouvelle culture du «Printemps arabe» dans l’œil de Joseph Nakhlé

À la demande du Devoir, le directeur artistique du FMA Joseph Nakhlé résume l’héritage de la révolte.

« Oui, on a vu émerger une nouvelle culture avec tous ces artistes qui participent à ce mouvement de révolte. C’est une vague qui a touché toute la jeunesse arabe. Musicalement, c’est un mélange des styles musicaux qui font des vagues dans la jeunesse internationale, mais adapté à la réalité. Comparativement aux artistes engagés qui les ont précédés, ils sont plus marginalisés et, en même temps, ils ont plus de moyens pour communiquer leur musique à travers le Web. Ils furent souvent très impliqués lors du Printemps arabe, mais plusieurs ont peut-être mis un bémol là-dessus parce qu’on ne sait plus qui appuyer. On a vu comment cela a basculé rapidement dans les guerres intestinales. Certains doivent alors s’exiler ou se déplacer. Leur patrie devient le Web. Ils sont à la merci des pouvoirs en place qui changent souvent. Finalement, leurs œuvres se véhiculent plus sur la Toile que sur une scène physique. »

 

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