Qui tire les ficelles sur les scènes mondiales?

Le chef vénézuélien Gustavo Dudamel
Photo: Agence France-Presse (photo) Le chef vénézuélien Gustavo Dudamel

Dans la semaine qui vient, Montréal se prépare à accueillir la conférence de l’association internationale des agents d’artistes (IAMA), une première en Amérique du Nord. Une occasion pour nous d’évoquer les mutations du milieu de la musique classique avec le président d’IAMA à Londres, Atholl Swainston-Harrison.

 

La rencontre montréalaise, du 6 au 9 novembre, ne doit pas être confondue avec le grand congrès annuel de l’International Artist Managers’ Association (IAMA), qui réunit agents et directeurs artistiques du monde entier en Europe au printemps. Il s’agit plutôt d’une vaste rencontre de réseautage, organisée par IAMA, CINARS (Conférence internationale des arts de la scène) et l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM).

 

Le concert dirigé mercredi par Kent Nagano, avec Truls Mork en soliste, servira de concert officiel d’inauguration de la manifestation. Pour Barbara Scales, présidente de la conférence, « il s’agit de développer un réseau d’agents indépendants qui travaille entre eux », l’objectif étant notamment d’établir des passerelles entre l’Amérique du Nord et l’Asie.

 

La conférence proposera plusieurs tables rondes qui traiteront des changements qui s’opèrent actuellement au sein du milieu de la musique. Il y en a même une intitulée « La critique musicale, un nouveau monde parallèle », qui réunit à Montréal… un blogueur de Cleveland, un journaliste indépendant de Toronto et un relationniste de Londres !

 

Les boutiques

 

Acteurs de l’ombre, les agents d’artistes ont pris une place majeure dans le monde musical, parfois au point de lancer des modes, des tendances. Certains agents sont même devenus des vedettes dans leur métier, tel Mark Newbanks qui, dans les officines de l’agence Askonas Holt, à Londres, a mené la phénoménale opération de starisation instantanée du chef vénézuélien Gustavo Dudamel, créant dans la foulée une mode lourde pour les jeunes chefs d’orchestre et positionnant ensuite cette agence comme leader en la matière.

 

Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, Newbanks est le grand visionnaire du métier de ces dix dernières années et, une fois Dudamel au firmament dès sa vingtaine, il a créé sa propre agence, emmenant sa vedette avec lui. Newbanks gère aujourd’hui trois chefs : Dudamel, le jeune Français Lionel Bringuier (26 ans, très talentueux et adoubé par Dudamel) et Esa-Pekka Salonen.

 

Newbanks se porte bien, Askonas - qui a déjà placé deux autres Vénézuéliens à des postes fixes, à moins de 30 ans ! - aussi. La fadaise voulant que les jeunes chefs vont forcément amener de nouveaux publics au concert ayant été entérinée par la crédulité populaire - comme si on pouvait pallier le naufrage de l’éducation par des gravures de mode ! Et un directeur musical placé, ce sont, pour une agence, des chances augmentées de voir ensuite ses violonistes, pianistes et chanteurs engagés, surtout si les programmateurs des institutions ont moins de répondant ou de vision.

 

Cela dit, ce tableau cynique distord une partie de la réalité : « Le management d’artistes reste à 70 % le fait de sociétés d’une ou deux personnes. C’est un métier de boutiquier, dans lequel des personnes ont confiance en des artistes et tentent de promouvoir leur carrière », nous dit Atholl Swainston-Harrison.

 

Le directeur de l’IAMA observe sereinement les mutations de son métier. Si, traditionnellement, les centres mondiaux du métier restent New York et Londres, la tendance pour les artistes classiques est de diversifier les agents par territoires ou pays. « Nous prévoyons notamment un développement important d’agents en Asie, où le marché est en pleine croissance », prévient Atholl Swainston-Harrison, qui pense aussi qu’« il devient moins déterminant pour un artiste de se présenter aujourd’hui en mettant en avant le nom d’une agence importante ».

 

Il confirme que l’exemple de Mark Newbanks, c’est-à-dire une agence créée pour représenter un, deux ou trois artistes majeurs, est une tendance « nouvelle, embryonnaire, mais réelle dans les huit dernières années ». Faisant la distinction entre ces entités conçues autour de vedettes et l’« agence boutique » traditionnelle, qui gère entre 8 et 12 artistes, il pense aussi qu’il y a « davantage de place pour des petites agences de très bonne réputation ». « Quand un artiste, disons espagnol, m’appelle pour me demander de le recommander à une grande agence à Londres, je lui demande : “Avez-vous contacté les agents espagnols ? ” L’idée qu’une agence de Londres ou de New York sera forcément meilleure est vraiment erronée. »

 

La valeur des choses

 

Selon Atholl Swainston-Harrison, les agences ne sont pas devenues des remplisseurs de dates pour programmateurs en mal d’imagination : « Il y a tout simplement des agences dans le goût desquelles vous avez confiance en tant que programmateur. » Agents et institutions sont désormais liés par des intérêts communs : « les difficultés économiques ont resserré les liens entre deux côtés qui se regardaient un peu en chiens de faïence. Voyez le nombre d’institutions qui veulent développer une stratégie média et publier disques et vidéos. Les agents sont très impliqués dans ce processus. C’est un exemple de ces “ nouveaux dialogues” entre agents et programmateurs ».

 

Et le phénomène des artistes-kleenex autour desquels on fait monter un « buzz » et qui font une carrière de quelques années ? Atholl Swainston-Harrison reconnaît « une grande commercialisation du classique par certains » et demande de faire la part des choses : « Les coups d’argent et la reconnaissance artistique à long terme, ce sont deux marchés différents. »

 

Alors, les modes des chefs jeunes, des violonistes femmes et des pianistes asiatiques, qui organise ça et pourquoi ? « Vous pourriez parler aussi d’opéras qui engagent leurs chanteurs sur l’apparence. Cela a à voir avec la pub, le poids de l’image et les attentes : on met un accent visuel sur les artistes. Mais qui crée cette pression du look ? Les attentes des spectateurs, les présentateurs ou les agents ? Les agents fournissent ce que les présentateurs veulent… »

 

Reste la question de la valorisation et des fondements économiques qui peuvent expliquer comment un soliste jouant un soir devant 2000 personnes en vase clos peut encaisser un chèque de 50 000 $. « C’est complexe, répond le directeur d’IAMA, cela demande de considérer quel commanditaire cet artiste a permis d’attirer et ce que l’institution veut atteindre en matière de profil. On peut toujours dire : “ C’est trop cher. ” Mais ce que nous avons vu avec la récession ces cinq dernières années, à notre grande surprise, c’est que les cachets les plus élevés ont grimpé, la catégorie en dessous s’est maintenue, alors que les artistes jeunes ou en développement sont payés moins. Si vous demandez aux organisateurs pourquoi ils payent ces montants, ils ont tous leurs bonnes raisons. Je ne pense pas qu’on puisse parler de bulle tant que dans le marché il reste des acheteurs à ces prix. »

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