35e gala de l'ADISQ - À Louis-Jean Cormier la lumière

À trois reprises, dimanche soir, Louis-Jean Cormier est monté sur la scène pour recevoir une statuette.
Photo: La Presse canadienne (photo) Graham Hughes À trois reprises, dimanche soir, Louis-Jean Cormier est monté sur la scène pour recevoir une statuette.
Ce n’est pas comme si on était aux Grammy Awards le lendemain de la mort de Whitney Houston. Que le sort fasse que l’on apprenne le dimanche même du gala de l’ADISQ le décès assez bouleversant merci, pour quiconque aime un peu intensément le rock, du grand Lou Reed (à 71 ans, lui qui avait survécu à tout !), n’affectait pas tout le monde également à la salle Wilfrid-Pelletier et dans les chaumières québécoises. Il ne fallait pas s’attendre à ce que la noire présence de l’homme de Walk On The Wild Side plane sur la soirée. À cela près que c’est un autre authentique, un autre vrai de vrai, notre propre champion actuel de la chanson rock sans concession qui a été le grand gagnant du gala : Louis-Jean Cormier.

Dimanche soir, nous n’avions plus Lou, mais nous avions Louis-Jean. Pas de même mondiale importance, je sais, je ne compare aucunement, certainement pas la même place dans l’histoire (pas encore !), mais de même trempe. Trois fois Cormier est monté dimanche au podium comme on monte l’ascenseur de son essentiel album Le treizième étage : une fois pour le Félix de l’« album de l’année - rock », une fois pour le « spectacle de l’année - auteur-compositeur-interprète », et une fois en compagnie de Daniel Beaumont, partageant le prestigieux et significatif Félix de l’« auteur ou compositeur de l’année ». Le disque avait déjà eu mardi dernier à « l’autre gala », remise complémentaire des Félix artistiques, le « prix de la critique ». À chaque fois, Louis-Jean fut éloquent, délicat, pertinent, n’oubliant personne, exaltant les « liens indestructibles » l’unissant à Karkwa, donnant « son amour à tous les diffuseurs du Québec ». Sans oublier les « yeux-boussoles » de sa compagne : en plus, ce type sait aimer.

Contenant et contenu

On le sentait ce dimanche comme on le sent depuis que l’aventure Karkwa s’est ouverte sur un extraordinaire déploiement de réussites en son propre nom ou en collaboration (la main à la barre des 12 hommes rapaillés, les réalisations d’albums de Lisa LeBlanc et autres David Marin, en plus du disque solo tellement pertinent), la force motrice du Québec chansonnier a désormais pour nom Louis-Jean Cormier : tout ce qui lui échappe encore, en vérité, c’est le Félix de l’« interprète de l’année ». Celui qui deviendra - on a vu dans quelle controverse gonflée à l’hélium - coach juré à La Voix, n’est pas encore une vedette.

C’est donc Marc Dupré, façade sans contenu, qui l’a emporté au palmarès des immédiatement reconnaissables. Il a même gagné deux fois, parce que sa chanson Nous sommes les mêmes joue à saturation dans les radios commerciales. Chanson populaire de l’année, Nous sommes les mêmes ? Devant Je poursuis mon bonheur de Daniel Bélanger ? Plutôt que L’amour, de Karim Ouellet ? C’est à se demander s’il s’agit du même métier. « Ça me dépasse totalement », a dit Dupré. Ça nous dépasse tout autant. La belle-maman de Dupré - ai-je dit Céline Dion ? - a également récolté son énième Félix, celui de l’« album de l’année - adulte contemporain », qui s’ajoutait à celui du « meilleur vendeur » entériné mardi. Inévitable : quand Céline sort un disque, le disque gagne, le disque vend. Et elle ne vient pas chercher ses babioles.

Marie-Mai a aussi eu ses deux trophées. Comme au temps où la fin de soirée appartenait à Isabelle Boulay, le public votant a reconduit la rockeuse au sommet : son Félix d’« interprète féminine de l’année » est venu rejoindre ceux de 2010 et 2011, et son plus récent album s’est arrogé sans forcer la palme dans la catégorie pop. Dans le genre indélogeable, le Félix du « groupe de l’année » - décrété par vote populaire - est allé pour la cinquième fois à Mes Aïeux. Durer, c’est bien. Durer au sommet, c’est mieux. « On existe depuis 17 ans, va falloir parler d’un groupe majeur », a badiné Stéphane Archambault.

On me permettra ici une petite émotion de fan fini : ça m’a fait chaud dans tout le corps de voir les soeurs Boulay recevoir le Félix convoité de Révélation de l’année des mains de Lisa LeBlanc, récipiendaire de 2012. Ça leur en a fait deux, autant que Marie-Mai et Céline, Le poids des confettis leur ayant déjà valu mardi le Félix dans la riche catégorie folk. Autre motif de réjouissance : l’ADISQ a tout naturellement choisi De peigne et de misère, mémorable et inénarrable spectacle de Fred Pellerin, parmi les prestations de nos interprètes. « Merci aux gens qui nourrissent mes histoires et merci à leurs descendants… »

Trente-cinq ans d’ADISQ oblige, c’est à son principal instigateur que l’on rendait hommage : le tout premier Félix « honorifique » remis à Guy Latraverse récompensait aussi une carrière qui a au moins les cinquante ans de la Place des Arts. Tous ceux qu’il fallait étaient là, de Diane Dufresne à Ferland et de Mouffe à Charlebois, qui s’est fendu d’un Ordinaire parfaitement de circonstance, qui a dûment ému tout le monde, y compris Latraverse, qu’on a eu le bon goût de laisser dans sa loge recevoir tout ça.

Louis-José Houde, animateur pour la huitième fois, n’a rien changé à sa formule gagnante : son fonds de commerce, les artistes et leur monde, est inépuisable. Rallonges de cheveux, drôles de noms de groupes au FIJM, ubiquité des DJ jusque dans les boutiques de linge, rappel de l’émeute de Guns N’Roses (dont les émeutiers ont vieilli et que leurs enfants voient et revoient dans les rétros de MusiquePlus : « Papa ! »), presque tout faisait mouche, et même ses ratages étaient habilement récupérés. Un as.

Alliés d’un temps

Moins heureux étaient les duos : Roch Voisine et Coeur de pirate dans un match d’élocution sur le dos d’Hélène (Roch a gagné), Boogat et Marie-Mai à contre-emploi (c’est Boogat qui se démarquait, malaise…). C’était pas mal meilleur en intro, où un Daniel Bélanger rockabilly fut vite rejoint par les soeurs Boulay, Karim Ouellet, Pierre Lapointe et, pour rassembler tout le monde, le grégaire Louis-Jean Cormier entonnant Tout le monde en même temps. La chanson idoine de la nouvelle famille de musique d’ici.

C’était franchement épatant quand Oliver Jones et un tas de nos meilleurs musiciens pop se sont allié le temps d’une suite pas banale, et tout à fait réjouissant quand Les Trois Accords se sont amenés avec une petite foule de figurants, dont des cadets, un groupe de baby boomers en pleine séance de taï-chi… Même la séquence des disparus, sur fond de violoncelle, aura été bien menée. Il y manquait cruellement Lou Reed, que cette liste québécoise ne concernait pas. On le trouvera ailleurs en ces pages, vie et oeuvre en résumé forcément trop court. Mais on en reparlera.
2 commentaires
  • Gilles Roy - Inscrit 28 octobre 2013 11 h 10

    Humour tordu

    Fred Pellerin l'a emporté contre Mixmania 3. Que doit-on en conclure?

  • Lise Harel - Inscrite 28 octobre 2013 11 h 50

    Textes et mise en scène

    On n'en parle pas suffisamment. J'ai tout juste eu le temps de lire les noms de Jean-François Havard et de Brigitte Poupart en présentation à la télé. L'animateur a glissé là-dessus trop vite et vous ne mentionnez même pas l'apport de cette dernière dans votre article. Je trouve cela parfaitement injuste.

    Lise Harel