Les perles rares des ambassadeurs du chant québécois

Le baryton Jean-François Lapointe, ici en compagnie de la mezzo Kate Aldrich dans Le Mage, est une vedette incontestée de l’opéra français.
Photo: Cyrille Cauvet Le baryton Jean-François Lapointe, ici en compagnie de la mezzo Kate Aldrich dans Le Mage, est une vedette incontestée de l’opéra français.

Samedi dernier, nous examinions les nouveaux enregistrements des mélodies de Poulenc, où les prestations des Québécois Pascale Beaudin, Hélène Guilmette, Julie Boulianne et Marc Boucher surpassaient aisément celles de chanteurs bien plus connus. Cette excellence québécoise est plus largement reconnue que nous ne l’imaginons ici.

 

Parmi les originalités de l’identité québécoise, il y a assurément cette étrange propension à « stariser » des chanteurs sans réelle carrière internationale, tout en méconnaissant la stature de nos vraies vedettes de l’art lyrique.

 

Certes, la notoriété de Marie-Nicole Lemieux, qui chantait au château de Versailles il y a deux semaines, ou de Karina Gauvin, qui incarne Armide de Gluck à Amsterdam, commence à se diffuser un peu au-delà du strict cercle des mélomanes.

 

Mais qui a vraiment conscience que Jean-François Lapointe, baryton du Saguenay -Lac Saint-Jean, vedette incontestée de l’opéra français, vient de chanter dans Alceste de Gluck à l’Opéra de Paris ; qu’Étienne Dupuis foulait cette semaine la scène du Deutsche Oper de Berlin dans le rôle de Germont de La Traviata ; que Michelle Losier était, il y a deux jours encore, le Sesto de La clémence de Titus de Mozart au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, rôle qu’elle reprendra à l’Opéra de Vienne en mai 2014 ? De son côté, le ténor Frédéric Antoun est impatient de faire ses débuts au Royal Opera House de Covent Garden, maison londonienne mythique, où la mezzo Julie Boulianne, distribuée dans cinq productions au Metropolitan Opera en deux ans, fera aussi ses débuts cette saison.

 

Cela paraît mirifique ? Sachez qu’on en oublie, du Pelléas de Phillips Addis (Ontarien, mais ex-membre éminent de l’Atelier de l’Opéra de Montréal) aux Proms de Londres, à la présence de Marie-Ève Munger dans l’Elektra de Patrice Chéreau à Aix, en passant par les carrières de Marianne Fiset, Antonio Figueroa, Aline Kutan et quelques autres.

 

Ces prestations sur les scènes internationales ont parfois des échos sous forme de parutions discographiques. Les plus récentes ont la particularité de nous faire découvrir des oeuvres pour le moins inattendues.

 

Jean-François Lapointe dans Le mage

 

Dans une collection « Opéra français » du centre de promotion de la musique romantique française, le Palazzetto Bru Zane de Venise, voici Jean-François Lapointe, étincelant dans un opéra de Massenet jamais repris entre sa création en 1891 et sa résurrection en novembre 2012 à Saint-Étienne. Le mage est un très remarquable opéra. S’il n’a pas fait carrière, c’est probablement parce que, après Manon, Massenet osa renouer avec le genre du grand opéra, ce que le public n’attendait pas de lui.

 

Le mage est doublement passionnant, puisque l’histoire s’inspire de la légende de Zoroastre et que l’intrigue fait penser à Aïda : Varedha, fille du grand prêtre Amrou (Jean-François Lapointe), est amoureuse du chef des armées Zarâstra, mais ce dernier en pince pour Anahita, reine, captive, du peuple qu’il vient de vaincre !

 

Ce Mage spectaculaire est très bien distribué, avec, aux côtés de Lapointe, parfait d’aura et de classe, la mezzo Kate Aldrich. la soprano Catherine Hunold et le ténor Luca Lumbardo. Direction ardente de Laurent Campellone d’un opéra qui vaut très largement Lakmé et Les pêcheurs de perles. L’objet, un livre-disque (Bru Zane Singulares ES 1013 - ISBN 978-84-939-6866-3), est d’une qualité de présentation rare. Par contre, il faudra probablement le quérir sur des sites de vente en Europe.

À écouter ici.

 


Frédéric Antoun dans Thésée

 

Projet aussi original que Le mage, aussi bien réalisé et édité, Thésée est une tragédie lyrique en quatre actes de François-Joseph Gossec, créée à Versailles en 1782. Enregistré par l’ensemble Les Agrémens dirigé par Guy Van Waas pour l’étiquette Ricercar, Thésée affiche dans le rôle-titre notre ténor Frédéric Antoun. Ouvrage lyrique tout aussi passionnant que Le mage, mais dans le registre baroque évidemment, Thésée de Gossec a également été ressuscité en 2012, cette fois à Liège et à Versailles. Comme il nous y a habitués, Gossec est un musicien brillant et efficace, dont la musique est très française par l’emploi habile et généreux des vents. Face à l’Eglé charmante de Virginie Pochon, Frédéric Antoun campe son personnage avec aisance et son fameux timbre solaire. Le Palazzetto Bru Zane est aussi impliqué dans cette résurrection, mais le disque (2 CD RIC 337) sera plus facile à trouver ici, grâce au distributeur SRI.
 

 


Étienne Dupuis dans Usher House

 

Dans la veine du « nouvel opéra américain pour tous », genre post-Menotti dont Jake Heggie est le modèle, le milliardaire compositeur Gordon Getty nous a déjà livré plusieurs ouvrages. Ce Usher House, opéra en un acte de 67 minutes d’après La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe, est plutôt réussi, non essentiel, mais agréable à écouter. Étienne Dupuis est un impeccable Roderick Usher dans ce premier enregistrement mondial, au sein d’une distribution parfaite (le ténor Christian Elsner en Poe, la basse Phillip Ens en Doctor Primus et la soprano Lisa Delan en Madeline Usher). Lawrence Foster dirige l’orchestre Gulbenkian (Pentatone PTC 5186 451, distr. Naxos).

 



Dominique Labelle dans Le roi et le fermier

 

Dominique Labelle : soprano née à Montréal. Voilà une chanteuse d’ici totalement hors de nos radars, malgré vingt ans de carrière, et qui chante pourtant la Comtesse des Noces de Figaro de Mozart sous la direction d’Ivan Fischer ! L’excellente Dominique Labelle est la vedette féminine d’un opéra-comique en trois actes de Pierre-Alexandre Monsigny (1729-1817). Elle y succède à… Marie-Antoinette, qui voulut tenir le rôle de Jenny lors d’une reprise à Versailles de ce Roi et le fermier (1762). Petite oeuvre bien troussée (nettement moins éminente que Thésée de Gossec), cette partition est défendue par l’Opera Lafayette et son chef Ray Brown, qui sont allés jusqu’à ressusciter l’oeuvre à Versailles. (Naxos 8.660322)
 

 


Andréanne Paquin chez Antonio Farina

 

Signalons enfin l’apparition pleine de fraîcheur de la soprano Andréanne Paquin, récente récipiendaire de la bourse Guy Soucie, dans le disque Serenate napolitane d’Antonio Farina (Pan Classics PC10287, distr. SRI), disque baroque d’agrément pur, enregistré par l’Ensemble Odyssee dirigé par Andrea Friggi. Paquin intervient, avec une voix idéale pour ce répertoire, dans deux sérénades napolitaines : Di Pausillipo in su l’herbosa sponda et Sovra carro stellato.
 

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