Rana et Nézet-Séguin : accord parfait!

Avons-nous assisté vendredi soir, à la Maison symphonique de Montréal, à la naissance d’un tandem musical comme purent l’être Rudolf Serkin et George Szell, Maurizio Pollini et Claudio Abbado ou Anne-Sophie Mutter et Herbert von Karajan ?

 

La question est légitime, tant Beatrice Rana et Yannick Nézet-Séguin ont plongé ensemble, et avec la même voix, dans les tréfonds, parfois insoupçonnés, du 2e Concerto pour piano de Prokofiev. Cette oeuvre, perçue comme la plus difficile du répertoire et souvent jouée comme telle - de but en blanc et sans creusement - recèle pourtant bien des choses que Beatrice Rana a révélées avec une acuité que, pour ma part, je n’y avais jamais entendue.

 

Yannick Nézet-Séguin avait donné quelques indices au micro avant de gagner le podium : il est ici question de dépression, du suicide d’un ami de Prokofiev. Obnubilée par cette noirceur et ce climat d’autodestruction, Beatrice Rana joue le 1er mouvement sous une chape de plomb oppressante, avec des tempos très lents et une scansion appuyée. À l’orchestre, Yannick Nézet-Séguin crée des nappes sonores évanescentes bien vite « ramenées sur terre » par la titanesque cadence.

 

Non seulement le travail interprétatif est de haut vol, mais il devient hors normes dans l’accompagnement orchestral du 2e mouvement. La manière dont Nézet-Séguin scrute ici la polyphonie en saillies coloristes est l’une des plus grandes choses que j’ai entendues sous sa baguette en dix ans. Évidemment, 3e et 4e mouvements entérinent le climat de noirceur oppressante. Le 2e Concerto est ainsi transfiguré et acquiert une portée musicale nettement supérieure au fameux Troisième.

 

Le décès de Paul Desmarais et le deuil de son épouse, mécènes auxquels Yannick Nézet-Séguin et le Métropolitain doivent tant, ont inspiré au chef un changement de programme. Jeux de Debussy, avec ses histoires de balles de tennis et de trousse-jupons dans les fourrés, eût été un peu inconvenant en la circonstance et fut remplacé par l’Adagio de Barber joué avec pudeur et profondeur. Au passage, la tension du moment musical - où le chef a lui-même maîtrisé le début des applaudissements, après un impressionnant moment de recueillement - introduisait bien mieux un tel 2e Concerto de Prokofiev.

 

Alors qu’à la pause d’aucuns dissertaient sur les niveaux de l’OSM et de l’OM qui commençaient à se rapprocher, Le sacre du printemps a dû rétablir quelques hiérarchies. Il ne s’y passa rien de très grave. Mais le bassoniste Michel Bettez n’était pas dans son meilleur jour, ce qui a plombé le moral de beaucoup dans les dix premières minutes, avec des attaques flottantes (Jeu du rapt) et quelques intonations étranges dans les Rondes printanières. La chose est arrivée aux meilleurs, par exemple au Philharmonique de Berlin et Abbado à Carnegie Hall dans la 5e de Mahler après un solo de trompette raté. Globalement, je retiens un irréel passage de trompettes bouchées au début du Sacrifice et d’intéressants phrasés plus legato qu’à l’habitude, notamment dans l’Évocation des ancêtres. Un Sacre très honorable, après un concerto événement.

 

Signalons enfin que l’Orchestre métropolitain a renouvelé, avant le concert, une entente de trois ans avec la CSDM. Dans l’inventivité de son approche globale de la jeunesse, le Métropolitain domine l’OSM de la tête et des épaules.

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