Cécile McLorin Salvant, des éloges à la pelle

Élevée aux États-Unis, Cécile McLorin Salvant se dit tout autant française qu’américaine et haïtienne. Elle a d’ailleurs mis en musique un poème haïtien sur son disque.
Photo: John Abbott Élevée aux États-Unis, Cécile McLorin Salvant se dit tout autant française qu’américaine et haïtienne. Elle a d’ailleurs mis en musique un poème haïtien sur son disque.
Foi de Wynton Marsalis, elle a tout. L’assurance, l’âme, la sensualité, la puissance, la virtuosité, l’étendue du registre, l’intelligence, la profondeur et la grâce. La totale, dit-il. Et le trompettiste est loin d’être seul à le penser. À 24 ans, la chanteuse Cécile McLorin Salvant ramasse les éloges comme d’autres les feuilles mortes de la chanson : à la pelle.

Depuis sa victoire au prestigieux concours Thelonious-Monk en 2010, la jeune Américaine aux origines métissées — père haïtien, mère française — suscite l’engouement partout où elle passe.

Pas un article qui la concerne n’évite la prédiction : McLorin Salvant est en route pour une carrière cinq étoiles. Partout on évoque le Big Three, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Billie Holiday. Parfois aussi l’immense Abbey Lincoln. Façon de dire qu’il y a chez elle l’écho des plus grandes voix de la riche histoire du jazz.

La parution de son premier album le printemps dernier (Woman Child, distribué ici par Justin Time) devrait en toute logique permettre à McLorin Salvant de franchir le pas la séparant d’une réelle reconnaissance publique. Non pas que le disque chamboule toutes les connaissances jazzistiques, ou marque la conquête d’un territoire jamais exploré. Cécile McLorin Salvant est encore bien ancrée dans une certaine tradition. C’est blues dans le ton, « roots » dans le son, conforme dans la manière. Jazz en mode acoustique, quartet dirigé par le jeune pianiste Aaron Diehl. Les ingrédients sont connus.

Mais elle impose par son timbre, sa théâtralité — et tout le bassin de qualités évoquées par Marsalis — une signature déjà bien affirmée. Son phrasé un brin traînant (à la Lincoln), ses inflexions subtiles, la précision de sa voix dans tous les registres (elle a découvert le jazz en étudiant le chant lyrique) révèlent la singularité de la chanteuse aux grosses lunettes blanches.

Au bout du fil, McLorin Salvant paraît gênée quand on mentionne la rumeur positive qui précède son premier passage au Québec. « J’essaie de faire la part des choses, dit-elle, dans un français impeccable. Je me rends bien compte que c’est une chance énorme d’avoir tout cet encouragement, d’avoir vraiment beaucoup de bonne presse. Ça se passe très bien, tant mieux. Ça me permet de jouer un peu partout aux États-Unis et en Europe. Ce n’est pas le monde entier, mais j’ai l’impression de me constituer un public tranquillement. Sauf que les échos, les critiques, ça reste en dehors de la musique. Et j’essaie vraiment de me concentrer à faire la meilleure musique que je peux faire. »

À sa façon

La chanteuse avoue tout de même une grande fierté à recevoir ces « encouragements » pour un projet qui est vraiment le sien. « J’ai chanté ce que je voulais, avec les musiciens que je voulais. C’est une chance incroyable. » Parce que ce qu’elle voulait, ce n’était pas un jazz piment pop, façon Norah Jones en 2002. Pas de bossa nova non plus. Cécile McLorin Salvant aime le jazz des racines. Musique noire. Musique vivante.

Le disque s’ouvre sur St. Louis Gal, enregistré par Bessie Smith dans les années 1920. Nobody date de 1906. You Bring Out the Savage in Me n’avait pas été enregistrée depuis 1935. « Je chante surtout des chansons qui, pour moi, ont quelque chose de particulier, un petit côté hors du commun, explique McLorin Salvant. Je choisis comme ça. Après, avec le recul, je m’aperçois qu’il y a quelque chose dans le son du blues rural et du jazz un peu folk qui me plaît beaucoup. C’est une musique qui dégage une grande chaleur. Et puis, c’est un son qui fait partie du vocabulaire du jazz, alors pourquoi ne pas l’utiliser ? »

Élevée aux États-Unis, Cécile McLorin Salvant se dit tout autant française qu’américaine. Et haïtienne, aussi — elle a d’ailleurs mis en musique un poème haïtien sur son disque. « J’ai joué une fois à Port-au-Prince et ce fut l’un des meilleurs concerts de ma vie. Mes musiciens et moi, nous n’avions jamais vu un tel rapport avec le public. Les gens applaudissaient, rigolaient, criaient, chantaient avec moi. C’était vraiment incroyable, une ambiance de fête presque absurde. Mais j’ai eu ce soir-là le sentiment que le jazz pouvait être une musique complètement populaire, qui touche les gens. »

Il y avait sûrement beaucoup d’Haïti dans cette ferveur. Mais on peut présumer qu’il y avait aussi un peu de la recette Cécile McLorin Salvant, aussi.

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DE HARGROVE À BAD PLUS

Cinq concerts à surveiller au Festival de jazz de Québec, du 15 au 27 octobre.

Le trompettiste Roy Hargrove sera au Capitole avec son quintet le 17 octobre. Les deux sœurs Jensen (Christine et Ingrid) s’occupent de la première partie… et de l’après-soirée, à 22 h 30 à l’Espace Hypérion.

Le pianiste arménien Tigran Hamasyan, virtuose qui génère les éloges depuis quelques années, présente son nouvel album (Shadow Theater, à paraître mardi) en quintet. Au Grand Théâtre, le 24 octobre.

Le pianiste américain Aaron Parks, notamment membre du quartet James Farm avec Joshua Redman, sera en récital solo à l’Espace Hypérion, le 20 octobre.

L’ex-batteur devenu vibraphoniste Jason Marsalis s’attire les éloges. Le plus jeune de la fratrie Marsalis a d’ailleurs été élu meilleure « étoile montante » sur cet instrument par les critiques du Downbeat en 2012. Le 19 octobre à l’Espace Hypérion.

Le trio Bad Plus, on l’a vu cet été au Festival de jazz, a gagné en profondeur en plongeant dans l’écriture, mais sans rien perdre de sa verve et de son groove. En doublé avec l’excellent guitariste américain Kurt Rosenwinkel, qui se produit en solo. Au Capitole, le 23 octobre.

UNE ANNÉE SANS LE LARGO

Faisant une bonne place au jazz vocal, la programmation de la septième édition du Festival de jazz de Québec propose une affiche de quelque 80 spectacles présentés dans une vingtaine de lieux différents — dont le Grand Théâtre, pour la première fois.

Un grand absent cette année : le resto-club Largo, ancien quartier général du FJQ. Coincé par un bail trop élevé, le fondateur et directeur général, Gino Ste-Marie, a décidé de fermer l’établissement le printemps dernier. Le club renaîtra toutefois dans un nouveau lieu. M. Ste-Marie doit en dévoiler les détails sous peu.

Dans l’intervalle, dégagé de ses obligations de restaurateur, Gino Ste-Marie a pu se « consacrer à développer le Festival, à solidifier les partenariats, à aller chercher de l’argent ». Le budget du Festival tournera autour du million cette année, avec une contribution de 20 % des commanditaires et de 20 % d’argent public. La vente des billets fournit le reste.

En évoquant la programmation, Gino Ste-Marie se dit surtout fier des galas d’ouverture (Les Grands Québécois du jazz) et de fermeture (cinq pianistes québécois, dont François Bourassa, partageront la scène avec huit musiciens de l’Orchestre symphonique de Québec — le pianiste Marc Copland et le saxophoniste Dave Liebman seront aussi présents).


Cecile McLorin Salvant: "Nobody," Live On Soundcheck




Cecile McLorin Salvant - Poor Butterfly

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