David Marin se donne le choix de l’embarras

Après son premier album, David Marin a failli tout arrêter. «Si je reprenais du service, c’était pour que ça paraisse».
Photo: François Pesant - Le Devoir Après son premier album, David Marin a failli tout arrêter. «Si je reprenais du service, c’était pour que ça paraisse».

Louis-Jean Cormier a été complètement Louis-Jean Cormier, Pierre Fortin a déployé sa force de frappe et David Marin a signé avec eux, plus confiant, plus porté, plus indigné, toutes émotions exaltées, l’album le plus personnel et le plus puissant de sa vie. Il n’y a pas disque plus essentiel cet automne.

 

Fin août. Dans le sous-sol bas de plafond qui sert de studio à Louis-Jean Cormier, « un endroit qui ne donne pas l’impression qu’on est en train d’enregistrer officiellement » (dixit Cormier pour rassurer un David Marin pas facile à mettre à l’aise), les prises de voix de Mes dépendances se succèdent. Ça accroche sur la phrase-clé : « Veux-tu m’aider / Mes dépendances / Veux-tu m’aider ? » À un moment, David lâche le dernier « Veux-tu m’aider » d’un ton neutre, sans chanter. Louis-Jean et moi, on se tourne l’un vers l’autre. Regards ferrés, l’espace d’un instant. Ça ne ment pas. C’est la bonne. David en refera d’autres « pour la luck », mais c’est joué et la partie est déjà gagnée. Cette chanson fera partie du grand album en chantier.

 

Grand album ? Très grand album. Plus tôt, pendant une « pause clope » de David, Louis-Jean nous a fait jouer quelques titres, à mon amie Do et à moi. Étonnement et engouement à la même enseigne : Rêve avec moi, de loin la plus surprenante, confine à l’envol psychédélique ; il y a des glissandos de guitares magnifiques et un drôle de hoquet rythmique à la Louis-Jean, une batterie quasiment Ringo 1968, et c’est pourtant encore du David Marin, écriture à nulle autre pareille, au service cette fois d’une pure chanson d’amour : « Je te fais des promesses / Mais je ne sais que tenir / Un crayon sur ma tête au soleil qui se lève ».

 

Il s’en est passé, des choses, depuis le premier album, dis-je alors à Louis-Jean et David, revenu de sa clope. Je le redis à David en ce début d’octobre. C’est folk, c’est Chicago blues, c’est chanson poing en l’air, c’est ballade poignante, c’est des crescendo immenses et des riffs mitraillette. Et c’est tout le temps David Marin au superlatif. Ils ont réussi, Louis-Jean, Pierre et lui. Tout fonctionne, le pacing, les arrangements si libres de mouvement, les textes plus forts et plus saisissants que jamais. Oh ! qu’il s’en passe, des choses, en 43 minutes et demie !

 

« Je pense que j’étais rendu là, constate sans emphase David, du ton posé que je lui connais. J’ai quand même failli tout arrêter. Si je reprenais du service, c’était pour que ça paraisse. Je pense qu’on est entrés dans le projet en se disant : on y va ! Et chacun a compris que par bouts, moi qui doute beaucoup, j’étais pas toujours le mieux placé pour me mettre à l’avant. Alors, on a fait l’album à trois, à géométrie variable, des fois tous ensemble, des fois à deux, des fois Louis-Jean qui faisait de son bord un trip de guit’, des fois Pierre qui se lâchait sur la caisse claire comme un fou. On s’est fait confiance, pour le bien de l’album, pour mon bien ! Tu parles d’un gars chanceux ! »

 

Pour À côté d’la track, en 2008, Louis-Jean avait coréalisé « autour » de David : habillage pas trop coloré autour des chansons folk pleines de jeux de mots d’un auteur-compositeur-interprète extrêmement doué. Discrétion volontaire, excellent album au demeurant, mais pas le type d’album qui te sautait au visage. Fallait s’y rendre. Ce coup-ci, ils ont tout mis. Tout ce que Louis-Jean a appris chez Karkwa, avec les 12 hommes, en solo, auprès d’une Lisa LeBlanc. Pierre Fortin a été le batteur inventif qu’il avait été sur l’album Tu m’intimides de Mara Tremblay (« personne ne fait des roulements comme lui… », note David, admiratif). Et David Marin a canalisé ce don qu’il a de faire résonner les mots.

 

Vide et rempli

 

« Après l’année de rien qui a suivi les derniers shows, en 2010, je me trouvais vide, pas d’inspiration, rien à dire, j’avais (et j’ai) toujours ma job de jour, et puis les enfants poussaient. Et puis il y a eu les tournées des 12 hommes rapaillés. Un privilège. La première fois, j’ai remplacé Michel Faubert, qui était en Europe avec les Charbonniers. Une autre fois, c’est Vincent [Vallières] qui pouvait pas, Martin Léon. C’était quasiment impossible d’avoir les mêmes douze personnes deux shows de suite. » On ne chante pas du Miron sans que ça vous remue les intérieurs. « Tous ceux qui ont passé par l’aventure Miron, quand ils se sont retrouvés avec leur crayon devant leur feuille, ils ont accusé le coup. Ça part tellement d’une émotion franche, puissamment poétique. Après ça, la rime peut agrémenter, mais il y a quelque chose de viscéral. Tu peux pas te trouver bon à faire tes jeux de mots après ça. Faut que tu rouvres. Faut que tu dises ta vérité. »

 

Et il s’est trouvé que la tournée du deuxième album des rapaillés a coïncidé avec le printemps érable. « Le premier show parlait surtout de désir, de la femme. La marche à l’amour. Mais le deuxième show avait le poing en l’air. J’ai été profondément remué par ce qui se passait. Ces jeunes-là, ils manifestaient pour mes enfants, pour l’avenir. Moi qui avais quand même été un peu désabusé après le deuxième référendum, je suis allé rejoindre une manif de soir et ça m’a fait du bien. » Pas longtemps après, il était dans la petite église de Gaspé, en train d’enregistrer des chansons, en finalisant certaines, en créant d’autres. Inspiré, à nouveau. Rapaillé. « Je suis parti de Miron, de la rue. Tout était lié. »

 

De là le goût de ne plus se poser éternellement la même question. « Fais le tour de ton jardin, fais quelque chose ; si t’es pas capable de dire oui au pays, bâtis d’une autre façon. » En chanson, ç’a donné la formidable Rest Area : « T’as beau finir ton bac en récupération […] Pose-moi d’autres choses que des questions / Pose-moi des rideaux dans l’salon / Pose-moi des pneus d’la bonne saison ». Ç’a donné Tunnel (donnée en deux versions, l’une folk, l’autre blues-rock) : « Y a-t-il dans la salle un docteur de l’âme / Qui prendrait deux minutes pour checker ma liste d’attentes / Qui s’allonge et s’impatiente ». Toujours habile tourneur de tournures, Marin, mais avec l’intention plus claire. Et, merci Miron, des chansons volontairement au degré zéro de l’amour, telle Étoile de mer, où sa plus grande, Éliane, chante avec son père. « Et tant pis si je parle tout seul / Pendant que tu te rendors ».

 

« Ç’a pris Jim Corcoran [un autre des rapaillés] pour me dire qu’une toune d’amour avec des jeux de mots… Ç’a pris Louis-Jean pour me faire comprendre que la phrase parfaite, c’est plate, qu’il faut juste se faire confiance… » Et voilà le résultat : Le choix de l’embarras, le disque où David Marin a finalement lâché du lest, laissé d’autres que lui rendre passionnantes ses musiques, osé chanter à pleine voix sans se demander s’il avait affaire derrière un micro.

 

Dans le sous-sol, il n’a pas saisi nos regards pétillants, à Louis-Jean et à moi. Mais quand on écoute la prise de Mes dépendances, il sourit aussi. Il sait, Louis-Jean le sait, mon amie Do le sait, je le sais : cette fois-ci sera la bonne.

 

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LOUIS-JEAN CORMIER PENDANT L'ENTRACTE

Un homme occupé qui a ses priorités à la bonne place, Louis-Jean. Parler de David Marin et de cet album qu’ils ont beaucoup fait ensemble, d’accord, mais après la période initiale du match Canadien-Calgary de jeudi. Le Canadien perd, on peut y aller.

Deuxième album, autre approche…

Au contraire du premier disque où c’était comme toujours pour un premier disque des chansons qu’on a trimballées, David est arrivé avec des chantiers ouverts. Tout était possible. Ç’a été un laboratoire.

Peut-on parler d’un deuxième album quitte ou double ? Celui où ça se décide ?

Je suis un professionnel du pétage de bulle. Du dégonflage de pression. Je disais tout le temps à David : garde tout le temps en optique que tu vas en faire un autre après, pense au prochain album, ça va t’empêcher de paniquer. En même temps, tout le monde autour de lui, moi y compris, on trouvait qu’il avait de grosses chansons dont le Québec a besoin. Il y a eu consensus non dit : c’est le temps de l’aider à faire son grand album, sinon il va poireauter des années encore et on ne peut pas se permettre de perdre de vue un auteur-compositeur-interprète de sa valeur.

D’où l’idée pour chacun de ne pas se gêner : les signatures musicales de Pierre Fortin et Louis-Jean Cormier sont très marquées, c’est l’album de trois libertés conjuguées.

C’était la volonté de David. Venez m’aider, mais j’ai besoin que vous gardiez chacun toute votre latitude. Ç’a créé un bel esprit, une ouverture, on y a été à fond. Par moments, chacun travaillait comme si c’était pour son disque à lui, et après, on s’arrangeait pour que ça rentre dans sa boîte, que ça reste du David Marin.