Beatrice Rana, la vedette programmée

À 20 ans, Beatrice Rana prend tous les jours du temps pour déchiffrer des œuvres, mais elle se réserve deux mois dans l’année pour s’oxygéner musicalement et «voir du nouveau».
Photo: Harmonia Mundi À 20 ans, Beatrice Rana prend tous les jours du temps pour déchiffrer des œuvres, mais elle se réserve deux mois dans l’année pour s’oxygéner musicalement et «voir du nouveau».

Deux ans après son triomphe au Concours musical international de Montréal, la pianiste Beatrice Rana revient dans la métropole par la grande porte, celle de la Maison symphonique, avec la caution de Yannick Nézet-Séguin dans le concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre métropolitain, vendredi prochain. Au programme : le redoutable 2e Concerto de Prokofiev.

 

Beatrice Rana a 20 ans désormais. Impossible pourtant de s’en apercevoir. Quelle maturité dans la maîtrise et le contrôle de tout ce qui s’abat sur elle ! Car si la victoire au concours de Montréal, en 2011, fut un déclencheur pour sa carrière, l’onde provoquée par sa deuxième place au Concours Van Cliburn en juin dernier s’apparente à un tsunami. D’autres se laisseraient emporter, griser. Pas elle. Car Beatrice Rana semble programmée pour devenir une vedette de la musique classique. On se rend à l’évidence : ce qui lui arrive n’est pas une chance ou une occasion ; c’est une logique, l’aboutissement de quelque chose écrit quelque part dans le ciel.

 

Heureuse

 

Le premier trait qui frappe chez Beatrice Rana, c’est la lucidité. Mais c’est aussi son profond bonheur : « Ma vie est merveilleuse », dit-elle au Devoir, ajoutant : « Tout jeune musicien rêve de ça, d’avoir la chance de se produire devant un public avec de grands orchestres et chefs. C’est forcément magique. » Elle avoue que, lorsque âgée de 18 ans elle est arrivée à Montréal pour le concours, elle était « en train d’ouvrir une fenêtre sur le monde ». « Ma vie a changé après. Depuis deux ans j’ai visité de nombreuses salles et j’ai expérimenté le métier de concertiste pour de vrai. J’aime ça ! »

 

Et dans cette vie, dans cette carrière, tout s’est accéléré dans les trois derniers mois, depuis sa seconde place au Concours Van Cliburn, l’un des trois plus cotés au monde. « Participer au Cliburn était mon choix, mais c’était un choix risqué car j’avais déjà une carrière, grâce à Montréal. Mais personne n’allait m’en empêcher car c’était un rêve d’enfant. Si je me plantais, tant pis ; si ça marchait, tant mieux. Ça s’est très bien passé. Tant mieux, donc. »

 

Le pari a rapporté : « Montréal a changé ma vie. Van Cliburn, c’est encore un degré supplémentaire ; une tornade en raison de l’exposition médiatique mondiale pendant le concours. Tout le monde musical fait votre connaissance en tant que pianiste. »

 

Sa deuxième place vaut bien des triomphes, étant donné les commentaires unanimement positifs qui ont accompagné ses prestations. D’ores et déjà nombre de salles aux États-Unis lui ouvrent leurs portes. Mais la raison n’est jamais loin : « J’ai la possibilité d’avoir une carrière solide à présent. Mais je cherche aussi un équilibre dans ma vie. Les concerts, c’est important, certes. Mais il y a tout aussi important : l’endroit où on se sent chez soi, la famille et les amis. »

 

Le pouvoir de dire non

 

Beatrice Rana remarque que son métier est « fatigant et dangereux ». Le danger principal à ses yeux ? « L’enthousiasme devant les occasions offertes est tel que vous n’avez pas envie de dire non, mais vous devez le faire pour préserver, dans ce que vous faites, le niveau le plus élevé. Il ne faut pas seulement voyager et jouer. » La tempérance est requise « afin de ne pas brûler toute son énergie » et aussi pour « rester un peu à la maison et se concentrer sur l’apprentissage de nouvelles oeuvres. »

 

Non seulement Beatrice Rana se réserve du temps tous les jours pour déchiffrer des oeuvres, mais - à 20 ans ! - elle a déjà prévu une routine pour s’assurer son oxygène musical : « Je me garde deux mois dans l’année pour faire retomber l’adrénaline de la vie de concertiste et rompre le lien avec les oeuvres que je suis en train de jouer en concert. Voir du nouveau, juste pour le bonheur d’apprendre. » Et faire le tri et composer des programmes, ensuite…

 

Son équilibre de vie, elle le déterminera en fonction de ses sensations : « L’enjeu est la qualité des concerts, pas leur quantité. Les données sont claires : il y a des choses auxquelles je ne suis pas prête à renoncer : sur scène, il faut que je me sente sûre de moi, que je m’amuse et que j’en profite. Et pour en profiter je dois être préparée et pas stressée. »

 

Beatrice Rana considère que trois nouveaux concertos par an, comme elle l’a vécu cette année, sont le maximum de ce qu’elle peut sérieusement envisager. Elle vient de jouer pour la première fois le concerto de Schumann à Indianapolis la semaine dernière. Ensuite, il y aura le 3e de Prokofiev et le 2e de Saint-Saëns. Parmi les concertos appris, mais mis de côté, la jeune pianiste italienne cite le 4e Concerto de Beethoven et ceux de Brahms, en ajoutant : « Cela m’était arrivé il y a cinq ans avec Schumann. Mais là, en 2013, je me suis sentie prête. »

 

À Montréal, elle interprétera le 2e Concerto de Prokofiev, joué lors des finales du Concours Van Cliburn : « C’était mon concerto à ce moment-là. » D’ailleurs, il s’intègre idéalement dans le programme lumineux de Yannick Nézet-Séguin, composé de trois oeuvres majeures écrites ou créées en 1913 : Jeux de Debussy, le 2e Concerto de Prokofiev et Sacre du printemps de Stravinski.

 

Harmonia Mundi a décidé de devancer à cette semaine au Québec la parution d’un CD tiré de ses prestations au Concours Van Cliburn : Études symphoniques de Schumann, Gaspard de la nuit de Ravel et En plein air de Bartók.

Nous vous en offrons ici trois extraits en avant-première:



Cliburn 2013 Beatrice Rana Final Round Concerto - Prokofiev No. 2

1 commentaire
  • Ginette Masse-Lavoie - Abonnée 15 octobre 2013 00 h 37

    Merci!

    Merci pour cette entrevue avec Beatrice Rana. Merci surtout de nous avoir donné le privilège de l'entendre et de la voir dans le redoutable et extraordinaire 2e concerto. Depuis le concours à Montréal, on a senti je crois quelle est déjà une pianiste hors du commun,en plus d'être une très attachante jeune femme avec les deux pieds sur terre . Vendredi soir, ce sera un "festin" à la Maison symphonique! G.Lavoie