Gergiev et Matsuev, les alchimistes

Après avoir vécu de tels instants, avoir l’insigne privilège, pour une collectivité de lecteurs et de mélomanes, de mettre des mots sur une alchimie qui tient pourtant de l’indicible : voilà pourquoi je fais ce métier…

 

Salle comble pour l’Orchestre Mariinski, Valery Gergiev et Denis Matsuev. Trois oeuvres de Rachmaninov. Trois visions et incarnations érudites, ardentes et originales. Des musiciens, libres, communient dans un acte de recréation. C’est rare ; c’est précieux.

 

Le rocher, essai symphonique encore un peu gauche du jeune compositeur (1893), en sort transfiguré. En 16 minutes (contre 13 habituellement), au point de prendre le temps de sculpter le passage allegro molto, Gergiev met en évidence, comme personne, une dimension onirique logiquement héritière de Taneïev et, surtout, de Rimski-Korsakov. D’emblée, le pupitre de cors, aux couleurs vibrées typiquement russes, se met en évidence.

 

Arrive Denis Matsuev. Le colosse, tirant du piano une puissance terrifiante, est capable d’en faire perler des gouttes sonores cristallines. L’approche globale fuit tout rubato sentimentalisant. Voilà un Rachmaninov liquide, tantôt ruisseau, tantôt torrent, dont l’avancé est permanente, le flux allant et les rapports de tempos d’une logique imparable. L’aspect visionnaire se situe ici au niveau du 2e mouvement, relu comme un intermezzo, découlant de quelque canzonetta ou andantino semplice chers à Tchaïkovski. Cet intermède chantant nous plonge dans un Finale passionné, irrésistible. Pour montrer que derrière le colosse se cache un sculpteur, Matsuev cisèle unPrélude op. 32 n°12 de rêve, avant de se lâcher dans un hommage dynamité à Oscar Peterson.

 

Comment croire à ce moment que le plus vertigineux reste à venir, avec les Danses symphoniques (1941), dévoyées depuis si longtemps en une sorte de concerto pour orchestre. C’est dans cet esprit - magnifique et creux - que Charles Dutoit les a dirigés à la tête de l’Orchestre de Philadelphie. Avec Gergiev nous plongeons dans leur vérité : la noirceur angoissée d’une composition hantée par la mort. Du second mouvement, en tempo de valse, Gergiev fait saillir les tensions exposées aux bois, qui viennent imperturbablement se mettre en travers des cordes. Partout, les attaques d’une cinglante sécheresse, la trompette (un instrumentiste phénoménal) qui transperce l’espace sonore, et les percussions hargneuses véhiculent une angoisse existentielle dans un univers foncièrement conflictuel, qui rapproche enfin cette partition de la Symphonie fantastique de Berlioz et de la 6e Symphonie de Mahler.

 

Après l’enfer, Gergiev convoque en bis la sorcière Baba Yaga vue par Liadov, avant de conclure cette mémorable soirée avec le Pas de deux de la Fée Dragée et du Prince Orgeat de Casse-Noisette de Tchaïkovski. Qu’il nous revienne bientôt !

2 commentaires
  • Jacques Desrosiers - Inscrit 7 octobre 2013 12 h 54

    Quel concert

    Le concert de vendredi a été, pour moi aussi, l'un des plus beaux auxquels j'aie assisté. C'est la troisième fois que je vois Gergiev, sa direction est toujours incisive, et l'orchestre dégage une énergie incroyable ; flûte, trompette, tambour, violencelles, vous les entendez encore pendant des heures après le concert. Les musiciens sont "libres" comme vous dites. Mais ça me frappe chaque fois à quel point l'orchestre est bien rodé. Gergiev entre en scène, salue brièvement le public et il s'est à peine retourné qu'on entend les premières mesures dans la seconde qui suit. Sans baguette ni podium, il fait lui-même corps avec son orchestre. À la fin, sur un signe de sa main, l'orchestre se lève comme un seul homme et sort de scène. Éternelle Russie.

  • Ginette Masse-Lavoie - Abonnée 9 octobre 2013 01 h 44

    Quel concert mémorable!

    Nous espérions beaucoup, nous avons eu au delà de nos espérances! Dès le premier instant, il s'est passé quelque chose . À commencer par le silence du public quand le chef s'est tourné vers les musiciens, comme un grand respect qui s'installait.Au balcon, l'écoute était exemplaire. Et ce maestro qui n'était pas sur un podium!On avait vraiment un sentiment de communion. Les musiciens jouaient avec ferveur et nous étions transportés en Russie. Je crois que j'ai "lévité" pendant les deux jours suivants! J'attendais impatiemment votre texte. Je suis "soulagée" mes émotions ne m'ont pas trompée. Soirée inoubliable. Souhaitons en effet qu'ils reviennent!