Tensions, attention!

Le dernier opus de Random Recipe a été douloureux à produire si on en croit les membres du groupe montréalais, mais cela est maintenant chose du passé.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le dernier opus de Random Recipe a été douloureux à produire si on en croit les membres du groupe montréalais, mais cela est maintenant chose du passé.

Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. Voilà comment on pourrait résumer le récit croisé de Frannie, Fab, Vincent et Liu Kong, les quatre têtes du groupe Random Recipe, qui depuis de longues minutes racontent à quel point leur deuxième album, Kill the Hook, a été douloureux à produire. Des tensions, des prises de tête et une larme ou deux plus tard, les regards sont redevenus complices, et c’est avec le sourire aux lèvres que le groupe attaque les prochains mois.

 

S’ils se sont disputés autant qu’ils le disent, les quatre musiciens doivent être magnanimes au possible, car ça rigole sur la terrasse du café de Villeray où Le Devoir les a rencontrés. Les défauts sont devenus sujets de taquineries plutôt que de disputes. Mais en reculant quelques mois en arrière, c’est à une tout autre bande qu’on aurait parlé.

 

« À cause de la grande proximité qu’on avait ensemble pendant la tournée, on aurait eu besoin d’un break, et on l’a pas eu, explique Frannie, bavarde. On est rentrés directement dans la création, avec quatre membres beaucoup plus affirmés et des idées beaucoup plus ancrées. Disons que nos idées n’étaient pas nécessairement en accord les unes avec les autres ! »

 

Rester en vie

 

Pour mieux comprendre, il faut reculer un peu. À la base, Random Recipe est né des deux filles du groupe, Frannie Holder et Fabrizia Di Fruscia, la première à la guitare et au chant, l’autre au rap et au beatbox. À force de s’amuser et d’improviser, des chansons sont nées, et le groupe a pris une forme plus sérieuse quand Vincent Legault et Liu Kong Ha sont venus les accompagner après coup. Leur premier disque, Fold It ! Mold It ! est né en 2010.

 

Jamais dans le passé les quatre n’avaient construit des pièces ensemble à partir de rien. Fab, la plus funky des quatre, compare la situation à celle d’un couple. « C’était une autre période de découverte, d’apprentissage. On pense qu’on se connaît, mais quand t’es dans un autobus ou quand t’es dans un studio à créer, c’est deux vibes quand même très différentes. Est-ce qu’on s’assoit ensemble pour trouver une mélodie, un beat, ou on travaille chacun de notre côté ? Ç’a été une aventure. »

 

D’autant que chaque musicien est arrivé avec sa petite idée fixe. Vincent venait de tomber sur un clavier Realistic, Fab sur un steel drum, etc. Rien pour faciliter le mélange. « Un moment donné, tu te demandes pourquoi tu le fais, avoue Frannie. Mais personne de nous quatre n’a voulu arrêter. Même si on avait nos autres projets on the side [Frannie et Vincent sont dans le groupe Dear Criminals], on avait l’impression qu’il y avait quelque chose avec Random qui devait exister. On a réussi à le faire, on est restés en vie, et je pense qu’on est plus forts qu’avant parce qu’on est passés par-dessus. »

 

Et le résultat d’autant de stress est étonnant. Random Recipe a toujours le don de la ritournelle simple et du clin d’oeil musical, mais Kill the Hook nous plonge dans un univers moins acoustique, où les claviers et la basse prennent une place de choix. Un peu comme le dernier Jimmy Hunt, c’est déstabilisant au premier test, mais plus on creuse et plus on s’y sent à l’aise. Le steel drum donne une touche à la fois électro et caribéenne, et les claviers nous replongent dans les années 1990.

 

« La découverte des claviers a complètement changé l’affaire, explique Vincent, replaçant sa casquette. Quand j’ai reçu le Realistic, donné par un ami qui l’avait trouvé dans les ordures, ç’a donné une autre tendance. Et on s’est laissé le droit d’utiliser les sonorités qu’on voulait, contrairement au premier disque. Sans engager un orchestre symphonique ou utiliser 18 000 keybords, mais quand même. »

 

De son époque, Kill the Hook emprunte quand même un peu partout. On entend certains sons de danse « à la Ace of Base », comme le dit Frannie, des claviers que ne renierait pas Kanye West, des textures à la Danger Mouse et à la Beck… « L’idée, c’était d’essayer de transposer une mélodie, un arrangement, dans différents styles musicaux. On l’essaie-tu en hip-hop, en grunge ? On se promenait à la limite du mauvais goût, en testant jusqu’où on pouvait pousser le mélange de deux genres qui n’ont rien à voir ensemble. Comme dans une toune qui s’appelle Dimple, y’a un bridge super 1990, à la Tame Impala, et le reste est très Janelle Monàe. Est-ce que ces deux-là ensemble vont donner le goût de vomir ou bien de se frotter les mains ? » Nous, en tout cas, on opte pour les mains.