Entretien avec Lhasa de Sela qui lance son deuxième album aujourd'hui - Le pays, c'est le chemin

Après son premier album, La Llorona (1997), après trois années et quelques pérégrinations dans le midi de la France, où elle a travaillé pour un petit cirque ambulant en compagnie de ses soeurs, Lhasa de Sela lance aujourd'hui The Living Road, un album où elle chante en trois langues 12 nouvelles chansons qui parlent de vertiges et de voyages, mettent le coeur en scène et affirment l'impérative nécessité d'avancer.

Femme du monde uniquement dans le sens où on dit «musique du monde», réservée avec élégance, présente avec une lumineuse intensité, Lhasa de Sela avance mot à mot dans la phrase comme elle avance pas à pas sur le chemin qu'elle décrit, laissant le «tapis magique» se dérouler à mesure devant le pied, devant les mots qui s'attachent les uns aux autres. La concordance entre ses chansons et ce qu'elle raconte en entrevue éclairent une personnalité dont la trempe et l'intégrité sont immédiatement perceptibles.

Un peu plus de cinq ans se sont écoulés entre La Llorona et The Living Road. Des raccourcis fulgurants («Si j'avais raison, j'aurais tort», chante-t-elle dans Petite chanson) et une voix proche de l'oreille établissent une parenté entre les deux albums. «Le premier proposait un univers; le deuxième se permet une plus large ouverture, une plus grande liberté. Il met en scène des univers multiples en jouissant de plus de moyens.» Lhasa a atteint la trentaine, un passage heureux pour elle: «Je me connais davantage et cela fait beaucoup de bien! Ma curiosité s'est multipliée et la création est devenue plus facile parce que j'ai appris à me faire confiance. J'écoute davantage mon instinct, et cela me permet de parler et de m'exprimer beaucoup plus. Je vois The Living Road comme vraiment personnel, plus proche de moi.»

Ce deuxième album se déploie donc sous le signe du mouvement et de la route. En jouant sur les mots, on pourrait parler de roots, de racines, «un mot qui évoque ma famille, laquelle est très déracinée, justement. Le déracinement, c'est mon pays. Mes ancêtres ont tous des origines différentes». Sur le plan artistique cependant, la question des racines et du passé n'intéresse pas particulièrement Lhasa. «Je suis plutôt attentive à suivre une chanson là où elle veut m'emmener. La chanson à laquelle je travaille va peut-être établir des liens avec le passé, me demander des choses qui touchent à mes racines, mais ça demeure accessoire. Cela ne m'empêche pas de penser beaucoup à mes aïeux et de me sentir parfois plus proche des années 1900 que du XXIe siècle. Le passé est là, sans jamais expliquer tout. Le futur est présent à moi dans la mesure où je ne veux pas être un bateau à la merci des vagues.»

The Living Road, pour Lhasa de Sela, c'est le lieu où se retrouvent la vie et le destin de chaque personne. «Ce lieu a sa logique. Mon pays, c'est aussi la logique particulière de ma vie. Je me souviens d'avoir lu, petite, l'histoire d'un tapis magique qui se déroulait à mesure devant les pieds d'un personnage qui marchait pour traverser un désert. Aller loin tout en restant proche de soi, c'est cela qui m'intéresse.» Lhasa a été marquée par un autre conte tiré d'une ancienne anthologie de contes de fées: l'histoire d'une femme qui portait une robe de bois. C'est à partir de cette histoire illustrée qu'elle a tiré les collages qui ornent le CD. «J'aime la logique et la pensée magique des contes de fées. Ils sont vrais, à leur manière, sans morale, libres de toute intention pédagogique. Aujourd'hui, les histoires pour enfants leur apprennent comment se comporter dans la société pour être de bons citoyens.»

La déconnection dont les humains font preuve par rapport à la nature la sidère: «On vit comme des extraterrestres, sans harmonie avec l'environnement. Heureusement, certains s'interrogent et l'intelligence humaine est là. Tout cela crée des tensions; c'est intéressant et ça fait peur!» Heureusement, il y a la musique, qui, selon Lhasa, est «une façon pour l'être humain de se rapprocher des sources de la vie, un moyen puissant de partager des émotions avec d'autres personnes, l'une des expériences les plus profondes que l'on peut vivre en groupe».

On la connaît pour ses chansons; on pourrait bientôt découvrir la peintre qui veille en elle. Elle souhaiterait se consacrer à la peinture pendant six mois, à plein temps: «Je suis sûre qu'il en sortirait une exposition intéressante! Dans ma tête, je vois constamment les tableaux que je voudrais peindre, comme j'ai sans cesse des musiques qui me passent par la tête.» Lhasa de Sela a toujours aimé l'art figuratif, le trait romantique: «Actuellement, je me sens attirée par les peintres modernes et non figuratifs: Léon Zack, par exemple, Rothko, Mondrian, surtout Kandinsky, Magritte et Max Ernst, dont les collages me touchent particulièrement.»
- Lhasa, The Living Road, réalisé par François Lalonde et Jean Massicotte, Audiogramme, ADCD 10165