Opéra - Lakmé sans les frissons

Audrey Luna, qui interprète Lakmé, est la seule à donner de la chair à ce spectacle. Emma Char, en Mallika, est aussi excellente, mais il manque à cette reprise de Lakmé le bonheur vocal d’il y a six ans.
Photo: Yves Renaud Audrey Luna, qui interprète Lakmé, est la seule à donner de la chair à ce spectacle. Emma Char, en Mallika, est aussi excellente, mais il manque à cette reprise de Lakmé le bonheur vocal d’il y a six ans.

L’Opéra de Montréal n’a pas de chance. Alors que l’institution fait depuis des années des efforts notables et majoritairement légitimes pour intégrer des chanteurs québécois dans ses distributions, il aura fallu qu’un premier ministre du Québec vienne voir l’un de ses spectacles pour qu’il se tape un opéra français chanté par une Américaine, un Albertain et un Turc !

 

Il n’y a pas incompatibilité entre non-francophones et répertoire français : l’Anglaise Felicity Lott et l’Américaine Susan Graham sont deux de ses plus grands interprètes. Mais dans une métropole francophone, on ne peut tolérer des baragouineurs. L’opéra français de la 2e partie du XIXe siècle, c’est un style, une diction et des typologies vocales.

 

Sur se plan, seule Audrey Luna donne pleine et entière satisfaction. Sur le plan des aigus évidemment - on n’en doutait pas depuis sa prestation dans Ariel de The Tempest de Thomas Adès à Québec et au Met -, mais surtout de la ligne de chant, avec des inflexions souvent très sensuelles, malgré une émission très centrée. Audrey Luna est la seule à donner de la chair à ce spectacle, habillé scéniquement par un Alain Gauthier inhabituellement neutre.

 

Le mauvais exotisme, il est dans la voix de John Tessier et le style et la prononciation de Burak Bilgili. Tessier est à des années-lumière du rôle de Gérald et de la prestation électrisante de Frédéric Antoun en 2007. Erreur de distribution flagrante : Tessier a une voix beaucoup trop légère, du genre Nemorino (Donizetti, L’élixir d’amour) ou Ottavio (dans Don Giovanni de Mozart). Et du point de vue de l’ardeur amoureuse, on repassera… Bilgili bonimente son Nilakantha comme un doberman, avec beaucoup de volume, mais sans style et sans mots. Quand entendra-t-on une vraie basse avec des graves et du style dans le répertoire français à Montréal ? Si l’OdM, en manque d’idées, a besoin de tuyaux, on peut lancer le nom de Jérôme Varnier…

 

Aux côtés de ce trio hétéroclite, Dominique Côté a une voix d’une très grande présence, avec une curieuse émission un peu tubée, à laquelle, subjectivement, on se fait ou non. L’intonation de son intervention du dernier acte est à sécuriser pour les trois représentations restantes. Emma Char est excellente, de même que Florie Valiquette, qui mérite notre respect en tant que préposée à la lecture du pompeux panégyrique sur la Place des Arts avant le spectacle. Quant à confier le rôle de Miss Bentson à une chanteuse dans sa vingtaine, c’est totalement grotesque.

 

Bref, il manque à cette reprise de Lakmé le bonheur vocal d’il y a six ans. Le spectacle reste un bonheur visuel, luxuriant et coloré, avec de très beaux costumes. On notera, en ce qui a trait aux éclairages, que contrairement à la reprise en Australie en 2011, Anne-Catherine Simard-Deraspe a choisi de placer le sous-bois du Ier acte en pleine lumière.

 

Théâtralement, il ne se passe pas grand-chose, par rapport à cette même représentation à Sydney, documentée en DVD. Nilakantha tue Gérald dans le dos, ce qui n’est pas son genre et ne permet pas à Gérald de voir briller la lame d’un couteau, comme il le dit à l’acte suivant. Par ailleurs, Alain Gauthier n’a su que faire du père au moment où sa fille meurt, et la passion entre Gérald et Lakmé se perçoit fort peu, musicalement aussi, Emmanuel Plasson étant un chef attentif, mais pas ardent.