Nouveaux gaillards pour album égrillard

Thomas Fersen a dégourdi son « Thomas Fersen » avec la folie créative très sixties de Ginger Accident.
Photo: Mathieu Zazzo Thomas Fersen a dégourdi son « Thomas Fersen » avec la folie créative très sixties de Ginger Accident.

« Et toi, ça va ? », s’enquiert Thomas Fersen. Vingt ans qu’on se fréquente, l’ami Thomas et moi, l’entrevue n’est jamais tout de suite entrevue. On se donne des nouvelles. J’en ai, justement. Gros changement : 45 kilos en moins. « Mais c’est énorme ! » C’est le mot. Je lui dis que pour ce qui est de changer, il en connaît un sacré bout. Son nouvel album, tiens ! S’est délesté, lui aussi. Ouste, l’ukulélé. Au revoir, le romantisme noir. « Mais oui ! Tu sais, je m’ennuie, moi, sans changement. C’est pas un changement aussi radical que toi, mais enfin, j’ai fait de mon mieux ! »

 

Mazette ! Faut entendre comment Donne-moi un petit baiser lance l’album ! L’attaque de la chanson géante avec des cuivres au bout des tentacules. Et les autres du disque ! Cet orgue Farfisa partout, cette pétarade, ce soul-pop qui s’assume, cette récré formidable ! Et tout ça à cause du Ginger Accident, ce groupe qui joue comme si on l’avait téléporté d’une grande émission de variétés des années 1960, mais pas tout à fait non plus, avec des choeurs d’enfants là-dedans, et des tourbillons de cordes, des cordes folles : épatante réinvention ! On dirait du Nino Ferrer, mais c’est pas du Nino Ferrer du tout. Et c’est surtout pas du pastiche, ça sent le frais peint, l’astiqué à neuf.

  

L’accidentelle rencontre

 

« Tout sauf rétro ! s’exclame Toto. C’est tout l’art de Cédric de la Chapelle avec son groupe : ils ont une manière, un son, ils sont marqués sixties, mais c’est un canevas, ils en font autre chose, avec les cordes enregistrées à Calcutta, et les cuivres [d’ArtDeko], et les choeurs [du conservatoire de Villefranche-sur-Saône]. Je me suis abandonné complètement à eux… Réalisation, arrangements, tout. »

 

« Un hasard », cette aventure. Oui, l’association avec le Ginger Accident est pur accident. Thomas raconte : « Je tournais l’année dernière avec l’Histoire du soldat, qui est un conte de Ramuz. On est passés au théâtre de Villefrance-sur-Saône, le directeur me dit qu’il organise un festival de musique actuelle, me donne une compilation des artistes qu’il invite. Or il se trouve que je suis un peu en bagarre avec Vincent [Frèrebeau, patron des disques Tôt ou tard, la maison mère de Fersen depuis un quart de siècle] : il aime pas mes nouvelles maquettes, me dit que j’ai encore fait du Thomas Fersen, que je dois bosser avec d’autres gens. Là-dessus, j’écoute la compilation, et j’entends ce groupe qui a un son différent de tout le reste, une cohésion, une assurance, beaucoup d’énergie, qui part dans tous les sens dans les arrangements, avec des mélanges, une puissance créative. Bref, coup de foudre, je veux travailler avec eux. Je vais revoir Vincent, lui fait part de ma décision. On va écouter ça dans son bureau, après deux mesures, il dit : C’est bon ! Et on rigole comme les vieux copains qu’on est. »

 

Pas ordinaires, en effet, Cédric de la Chapelle et le Ginger Accident. Pour leur disque Sunny Side Up, ils accompagnent un type trouvé dans la rue en Inde, une sorte de crooner itinérant : Slow Joe. Phénoménal chanteur, album atypique à l’os. « J’ai lu l’histoire comme tout le monde sur Internet. Ce Cédric, c’est un sacré gaillard. Aller chercher ce Slow Joe, lui faire faire des papiers, le ramener, l’installer à Londres, enregistrer avec lui : fallait que je travaille avec un gars comme ça. Comme pour mon album réalisé par Fred Fortin : un tel mec, tu le suis ! »

 

Et ça coïncide parfaitement avec les nouvelles chansons de Thomas. Des chansons de proximité… charnelle. Donne-moi un petit baiser, c’est l’entrée en matière : après, on s’enfonce. Dans Mais oui mesdames, le personnage est assailli par des femmes sorties d’un miroir ovale. Dans Qui est ce baigneur, on a un curé qui se baigne tout nu. Dans Viens mon Michel, une femme-brochet veut lui « mordre le ver ». Ce ton-là. « Je me rends compte que c’est un album assez érotique, finalement. Ça relève de drôles de fantasmes… »

 

En tout cas, ça change. On s’amuse ferme : pas d’histoires inquiétantes et sombres. Rien que Mes compétences, sa liste incroyable d’habiletés parfaitement inutiles en forme d’anti-curriculum, c’est jouissif. « C’est mon hymne à l’embauche… » C’est tout comme ça. Hâte au spectacle, qu’on n’aura pas chez nous avant 2014, mais Thomas sait déjà que ce sera la joie : « On a commencé à répéter, c’est une sensation très jubilatoire. Ce changement m’est absolument salutaire. Le changement, c’est bon pour le corps, tu le sais mieux que quiconque maintenant, toi ! »

 

« Tu sais, j’ai toujours eu besoin de bouger, confie-t-il,comme pour tout expliquer. Quand j’étais à l’école communale, on m’attachait à ma chaise parce que je foutais le camp. Quand arrivait la rentrée, le gamin qui ne voulait pas rentrer, c’était moi. Il fallait qu’on me retienne par le bras. C’est pareil pour mes projets. »


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