Misteur Valaire - Album avec vue

Bellevue offre des moments disco-funk, des airs hawaïens, des lignes électro minimalistes, des paroles rappées, avec une impression générale plus acide.
Sur la photo: Messieurs Luis, France, DRouin, TO et Jules offrent avec leur nouvel opus une proposition ample et riche.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Bellevue offre des moments disco-funk, des airs hawaïens, des lignes électro minimalistes, des paroles rappées, avec une impression générale plus acide.
Sur la photo: Messieurs Luis, France, DRouin, TO et Jules offrent avec leur nouvel opus une proposition ample et riche.

La scène de la maison de la culture Mercier, dans l’est de Montréal, est pleine d’instruments, de trépieds, de fils qui courent au sol. Depuis quelques jours déjà, les cinq membres de Misteur Valaire sont à réinventer pour leur spectacle les nouvelles pièces de leur quatrième album, Bellevue, qui ne sortira pourtant que ce mardi en magasin.

 

Un peu rapides, messieurs Luis, Jules, DRouin, TO et France ? C’est que tout déboulera très vite pour le groupe électro-jazz québécois, qui construit lentement mais sûrement son petit empire musical et technologique, à coups de disques, de concerts, de projets parallèles (allez écouter le projet Qualité Motel) et d’initiatives de vente audacieuses.

 

Misteur Valaire ne peut pas prédire son avenir, mais il s’est arrangé pour le diriger un peu. D’abord en préparant minutieusement les premières semaines de vie scénique de son nouveau-né Bellevue - et ce, au Québec comme dans le reste du monde -, mais surtout en livrant un disque plus riche, plus ample et plus synthétique que le précédent Golden Bombay, tout en conservant une bonne part de son côté badin.

 

Bellevue offre des moments disco-funk, des airs hawaïens, des lignes électro minimalistes, des paroles rappées, avec une impression générale plus acide, peut-être en raison des claviers triturés à la Plaster présents sur le disque. Et surtout, la production sonore a été magnifiée, il suffit de réécouter un vieux titre de MV pour remarquer la différence.

 

L’expérience

 

« Faire sonner un quintette comme le nôtre, où il y a beaucoup d’instruments acoustiques et de l’électro avec ça, c’est un bon défi, lance Luis, assis dans les gradins de la maison de la culture, aux côtés de ses coéquipiers. C’est pour ça que c’est assez produit. Le traitement des cuivres, de la batterie, c’est assez carré. »

 

« On apprend aussi à chaque production, complète Jules, qui formait jadis avec son collègue TO et Fanny Bloom le groupe La Patère rose. En studio, on travaille depuis longtemps avec Loïc [Thériault], mais ça se fait chez nous, alors on prend beaucoup d’expérience à chaque fois. »

 

C’est peut-être parceque tout le monde est assis dans une salle de concert, mais les opinions fusent sur les rapports entre Bellevue l’album et ce que sera Bellevue le concert. L’importance des instruments, le choix des sonorités qui seront moins synthétiques sur les planches, etc. « Ce qui est un combat à chaque piste, chaque moment, c’est d’épurer. Tu veux tout le temps que ce soit le plus simple possible, résume TO. Tu peux faire moins de sons, mais plus intenses. C’est ça, le but, d’avoir un synthé, un beat, une ligne mélodique et que ça sonne gros. C’est super dur, faire ça. »

 

De l’horizon

 

Dans le concept, le son, et même dans le nom du disque, Bellevue, prend de la hauteur et élargit les horizons du groupe. Il y a moins d’invités vocaux que sur Golden Bombay et qu’avec leur projet Qualité Motel, mais les artistes qui se sont prêtés au jeu viennent de plus loin. Heems (du groupe hip-hop Das Racist) a collaboré de son studio new-yorkais, tandis que le Britannique Jamie Lidell a pris le temps d’enregistrer sa chanson quelque part en Europe, entre deux concerts de sa tournée.

 

Quelque part, Bellevue est un album à la fois local et international, à l’image de son titre qui évoque les grandes artères ensoleillées des États-Unis, mais qui est aussi plus simplement le nom du mont sherbrookois où les membres du groupe se sont forgé plusieurs souvenirs d’enfance.

 

« On cherchait un nom qui était aérien, on était dans les grands espaces, quand on cherchait le titre, raconte Luis. On cherchait quelque chose d’assez large, parce que le spectre de l’album est dans cet esprit-là, et on cherchait un nom géographique. On a failli appeler l’album Bouclier canadien ! »

 

Abonnez-vous, qu’ils disaient

 

C’est Misteur Valaire qui, déjà en 2007, donnait son second album Friterday Night à qui voulait bien laisser une adresse courriel, avant d’adopter pour son album subséquent la formule du pay what you want, qui laisse à la discrétion du consommateur le montant à payer. Pour Bellevue, la formation a opté pour l’abonnement mensuel, en échange d’exclusivités en tous genres, dont l’accès à certains concerts et des pistes inédites. L’amateur paie un certain montant par mois, et plus il donne, plus les privilèges sont grands. À ce jour, un peu plus de 150 ghosters - mot-valise dérivé de ghost partners - jouent le jeu.

 

« Ça nous pousse à être plus créatifs et à nous renouveler en termes de matériel beaucoup plus rapidement, et ça, c’est l’fun en ta…, lance TO, en replaçant sa casquette. Ça fait trois ans qu’on ne fournit pas, sans blague. On a fait Golden Bombay, on l’a tourné, on n’avait pas le temps de composer, on était sur la route tout le temps. Là, avec ça, on essaie de s’arrêter pour fournir du matériel aux abonnés. »

 

Est-ce que ce genre de système ne crée pas une certaine pression sur le groupe, voire une crainte d’offrir quelque chose qui ne plaît pas ? « Veut, veut pas, les personnes abonnées sont curieuses, s’intéressent au projet et en veulent plus, dit Jules. Comme c’est moins at large, c’est pas angoissant pour nous de donner toutes sortes de matériel. Tu te sens moins jugé, parce que c’est des gens qui ont envie de ça, on peut leur en parler et discuter. Il faut une interaction, on veut une interaction. C’est fait pour dialoguer avec ces gens-là. »

 

Et financièrement, la méthode de l’abonnement assure une certaine régularité dans les entrées d’argent. De quoi se payer une bière de temps en temps ? « De quoi « poutiner » notre club-sandwich ! », rigole France, sous les éclats de rire du groupe.

 

« Non, mais sans farce, on s’investit, mais surtout on investit ce qu’on reçoit, reprend DRouin, qui parle peu mais bien. Et c’est pas parce que mon compte de banque est pas plus plein maintenant qu’au début du groupe que je suis frustré. Dans les trois dernières années, je suis allé huit fois en Europe, et je suis payé pour faire de la musique à travers le monde. C’est toujours ça qu’on a voulu faire, et ça, ça ne se monnaye pas avec du cash. On n’est pas rendus avec un autobus de tournée pour se déplacer, mais il y a trois ans, on allait à Tadoussac dans un camion placardé de plywood, y avait pas de fenêtres à huit gars dans un sept-places ! » Clairement, la vue est plus belle aujourd’hui.

 

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