Musiques sacrées, sacrés concerts

Entre la fin des festivals et le début des saisons, les nombreux concerts de prestige édités en DVD et Blu-ray permettent de se concocter de luxueuses soirées musicales à domicile, à partir de programmes présentés à Salzbourg, Lucerne, Milan ou Vienne. Le choix offert en cette fin d’été permet de braquer un projecteur sur les oeuvres chorales sacrées.

 

Verdi: Requiem. Daniel Barenboïm, Scala de Milan, 2012. Decca 074 3808.

 

En janvier 1967, Henri-Georges Clouzot filmait au même endroit Herbert von Karajan dirigeant un grand Requiem de Verdi avec un quatuor de rêve : Price, Cossotto, Pavarotti (encore imberbe !) et Ghiaurov. Miracle inespéré le 27 août 2012 : par sa manière se démarquant largement de ce qui se voit d’habitude, Andy Sommer filme le grand Requiem de Verdi moderne que l’on attendait depuis si longtemps. Ce que saisit Andy Sommer, c’est l’emprise de Barenboïm comme Humphrey Burton captait jadis celle de Carlos Kleiber à Amsterdam dans les Symphonies nos 4 et 7 de Beethoven. Il montre l’interprétation en train de se cristalliser et de se sublimer. À la tête d’un quatuor aussi magistral que celui de Karajan - Harteros, Garanca, Kaufmann, Pape -, Barenboïm livre un Requiem de Verdi d’effroi, d’une théâtralité exacerbée. La filiation est claire : le chef a construit son interprétation il y a trente ans à Paris avec le chef de choeur Arthur Oldham, qui avait maintes fois travaillé l’oeuvre avec Carlo Maria Giulini. J’eus alors, à Paris, le privilège de vivre de l’intérieur cette osmose musicale. Ce que j’entends là, dans les couleurs et la scansion, en est la quintessence et l’aboutissement bouleversant.

 
 



Bach: Passion selon saint Matthieu. Ivan Fischer, Concert gebouworkest Amsterdam, 2012. RCO/Arthaus 108 075.

 

Au premier accord, l’émotion vous étreint. Il en va ainsi de cette Passion selon saint Matthieu, comme, au disque, de la Passion selon saint Jean par Benoît Haller. Le cérémonial mis au point par Ivan Fischer est bouleversant et renversant. La Passion selon saint Matthieu revue en une mise en scène sonore et musicale. Ivan Fischer sépare nettement deux entités orchestrales et chorales. Lors du premier choeur, les enfants forment le lien autour du chef. Par la suite, les enfants regagneront les gradins, mais le concept est installé. Selon la configuration sonore, Fischer dirigera les forces de droite (quatuor de solistes) ou de gauche (Évangéliste, Jésus). Le chef hongrois, à l’instar de Riccardo Chailly et Kent Nagano, rapatrie ces chefs-d’oeuvre de Bach dans le giron des grands chefs. En vidéo, ce concert, avec l’Évangeliste sanguin de Mark Padmore et Peter Harvey en Jésus pour l’éternité, écrase la concurrence. Amsterdam, aux sommets de la Saint Mathieu, comme avec Mengelberg il y a 70 ans !

 

Mozart: Requiem. Claudio Abbado au Festival de Lucerne 2012. Accentus 10258.

 

Chaque année, les mélomanes attendent la parution des concerts donnés l’année précédente par Claudio Abbado au Festival de Lucerne. Le visage émacié du chef, rescapé du cancer il y a déjà 12 ans, est si marqué et marquant que, comme Carlo Maria Giulini à la fin de sa vie, Abbado dirige principalement avec les yeux. Et lorsque ceux-ci se ferment, après le dernier accord, c’est un silence de 45 secondes qui accueille la fin du cérémonial. On a connu encore plus chargé en émotion dans ce Requiem de Mozart en vidéo : le concert de Leonard Bernstein à l’abbaye de Waldsassen, pure lévitation musicale. Abbado, lui, reste les pieds sur terre, dans une vision douce et sereine de la mort. Optant pour la partition Beyer, un peu tripatouillée par lui, il a réuni les deux meilleurs choeurs du monde (Radio suédoise et Radio bavaroise) et un quatuor surpassant celui de Bernstein, avec trois chanteurs parfaits (Sara Mingardo, Maximilian Schmitt et René Pape) et Anna Prohaska, soprano excellente mais froide, qui se la joue un peu. Concert d’une rare concentration, certes, mais pas inoubliable concert « historique », qui ne doit pas occulter une renversante nouveauté en CD, dirigée par Leonardo García Alarcón (Ambronay, distr. HM)

 

Mozart: Missa longa K. 262. Litanies K. 243. Nikolaus Harnoncourt, Salzbourg 2012. EuroArts 2072634.

 

Nous voilà le 28 juillet 2012 à la cathédrale de Salzbourg. Le climat est très différent de celui du Requiem d’Abbado. Chemise noire, gestes énergiques et yeux révulsés, Nikolaus Harnoncourt fouette ses troupes. L’orchestre est composé d’instruments anciens et les trompettes semblent trouer acoustiquement la masse chorale. Là où les phrases coulent et se fondent chez Abbado, le Mozart d’Harnoncourt est arc-bouté sur des arêtes et des accents. On peut trouver cette ardeur et cette fulgurance un peu exagérées. Je suis moi-même gêné par la proéminence des cuivres, mais en éloquence, Harnoncourt tire le maximum de ces oeuvres. L’énorme réverbération de la cathédrale de Salzbourg est bien gérée par le chef (qui attend souvent la fin de l’écho) et les preneurs de son. Dire que j’investirais dans une vidéo de ce programme est peut-être exagéré.

 

Janácek: Messe glagolitique. Mariss Jansons au Festival de Pâques, Lucerne 2012. Arthaus 108 080.

 

La Messe glagolitique de Leos Janácek (1928), chantée en slavon (l’alphabet glagolitique est le plus ancien alphabet slave), est l’une des plus grandes oeuvres sacrées du XXe siècle. Mariss Jansons, à la tête de l’Orchestre et du choeur de la Radio bavaroise a couplé cette oeuvre à la 2e symphonie de Brahms, dont il donne une interprétation plus roborative que poétique. Mais c’est assurément la Glagolitique qui fait le prix du DVD. À contre-courant de l’imbécile mode actuelle qui cherche à nous fourguer une « partition originale », le chef a la sagesse de reprendre la version traditionnelle, celle des ultimes volontés du lucide compositeur. Dans des tempos très lents, Jansons met en exergue tous les frottements harmoniques, dans une vision rugueuse et minérale, étrange mais fascinante, qui constitue une alternative aux éruptifs CD d’Ancerl, Wit ou Tilson Thomas. Cette proposition est servie par un orchestre transcendant et des solistes impeccables.

 

Haydn: Missa in tempore belli. Leonard Bernstein à Ottobeuren, 1984. CMajor 711 604.

 

Un dernier mot pour vous dire de ne pas oublier ce document, magnifiquement tourné, avec de vrais moyens cinématographiques dans la plus belle abbaye rococo de Bavière somptueusement éclairée (excellente image 4/3). Bernstein est un grand interprète de Haydn, même si le choeur est capté de manière un peu globale par rapport aux enregistrements récents. Le plus mystique du DVD se situe dans le complément : l’Adagio de la transcription orchestrale du quatuor op. 135 de Beethoven avec le Philharmonique de Vienne. Ces raretés sont un must pour les admirateurs de Bernstein qui se moqueront bien que le style grandiloquent de certains solistes (Hans Sotin) ait mal vieilli.

À voir en vidéo