Le grand frisson

Depuis jeudi soir, un grand frisson a traversé la capitale de l’oie blanche, et les accordéons ont résonné fortement dans les rues étroites du Vieux-Montmagny, autant que près du fleuve, à la Polyvalente ou dans les hôtels et restaurants. Le Carrefour mondial célébrait son quart de siècle, et les artistes se sentaient chez eux puisqu’ils étaient tous déjà venus auparavant, des quatre coins du monde avec leur accordéon piano, leur diatonique, leur chromatique, leur électronique, leur bayan, leur concertina et leur bandonéon.

 

« C’est le plus gros festival d’accordéon au monde », clamait samedi soir le vétéran accordéoniste Jean-Claude Laudat pendant que son Paname Swing mariait le musette parisien aux rythmes afro-américains, allant jusqu’à passer les Beatles dans la moulinette boogaloo ou faisant flotter les rythmes de la batterie sur un jazz rock’n’roll.

 

Contrairement à d’autres événements qui finissent par diluer leur mandat, le Carrefour mondial est demeuré fidèle à sa mission d’éducation. Bien au-delà du buzz du jour, les croisements de répertoires proposés peuvent paraître insolites aux branchés des plus grandes villes : ici, la variété internationale côtoie les grands compositeurs classiques et les spectateurs, plus âgés que la moyenne des festivals, participent très activement. On se laissera facilement aller à fredonner une vieille valse ou de la chansonnette française avec les artistes. On applaudira une transition vers un reel comme d’autres apprécieront un solo de jazz. Et les ovations seront fréquentes.

 

Parfois, des scènes surréalistes se produisent. Comme ce violoneux cultivateur octogénaire assis dans la foule qui pouvait nommer la version québécoise de presque chaque reel ou valse qu’interprétait l’Écossais Gary Blair. Devant le flot de notes et les transitions spectaculaires de l’artiste de Glasgow, il chantait les mélodies, turlutait les airs et exultait.

 

Il y avait aussi ce valeureux Joaquin Diaz, rencontré dans le bus, avec ses deux accordéons et sa boîte de CDS à vendre. Il revenait du sud de la France l’esprit bien ouvert et s’en allait animer tout ce qui bouge autour de la rue Saint-Jean Baptiste. Il en était à sa 22e participation au festival en 25 ans, prêt à remettre ça spontanément jusque dans les stationnements des hôtels !

 

Au Carrefour, les coups de coeur furent nombreux. Matuto a épaté avec son accordéon forro du sud et sa guitare US ou par sa danse panaméricaine trempée dans l’énergie hillbilly ou rockabilly. Hector Del Curto fut plus classique en proposant un tango de plusieurs époques, de l’âge d’or à Piazzolla avec bandonéon, piano et violoncelle.

 

Du côté de l’Hexagone, le duo Mam a fait revivre son Paris Village d’autrefois avec ses chansons à l’ancienne : mouvance musette, regard universel, valses champêtres, accents forains, esprit libre et ample. Puis deux belles découvertes : Paris-Moscou qui provoque très habilement une tension sonore entre les deux villes avec ses bayans, et le duo Alan Madec avec Yvan Knorst, en filiation avec la ligne créatrice de Titi Robin. Mentionnons aussi les acrobaties mondialisantes et électros d’Aczent, la frénésie mélancolique de Vladimir Denissenkov et le trad communicatif de l’Italien Roberto Lucanero.

 

En terminant, un coup de chapeau à la vitalité de l’accordéon québécois avec les Gaston Nolet, Denis Pépin, Susie Lemay, Steve Normandin, Sabin Jacques et Timi Turmel, entre autres. De son côté, André Bouchard a réussi avec la harpiste Katialine Painchaud à donner un caractère céleste à des musiques qui transcendent déjà le trad, dont celles de Philippe Bruneau. Reste l’humilité proverbiale du directeur artistique Raynald Ouellet qui est venu jouer derrière quatre gigueurs pour le simple plaisir de la danse. Tout ça, à cause de cette satanée boîte à frisson.

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