Karajan 1970s, la décennie prodigieuse

Au Québec, on a toujours un peu de mal à cerner l’aura du chef d’orchestre Herbert von Karajan.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dominique Faget Au Québec, on a toujours un peu de mal à cerner l’aura du chef d’orchestre Herbert von Karajan.

Après avoir publié, au printemps 2012, un coffret rassemblant ses enregistrements réalisés par Herbert von Karajan dans les années 60, Deutsche Grammophon poursuit avec un coffret intitulé Karajan 1970s qui nous amène au coeur de l’art de ce chef.

 

Avec la publication des 82 CD de ce coffret, Deutsche Grammophon (DG, 82 CD, 479 1577) joue indéniablement la carte du luxe. Alors que la mode est aux mises en boîte en vrac avec pour seul objectif d’offrir le plus de CD au prix le plus bas, DG mise sur la légende Karajan pour vendre un vrai collector, un joyau de discothèque. On est loin des reproductions de pochettes bâclées du cube Philips, l’« Original Jackets Collection », avec ses visuels très fidèles aux originaux et tous ses cartons pelliculés.

 

Comme dans Karajan 1960s, les enregistrements d’opéras ne figurent pas dans le coffret. Ils viendront sans doute enrichir la dernière boîte, à venir l’an prochain, celle des années numériques, une décennie 80 marquée par des réenregistrements à tour de bras, la souffrance liée à la maladie et la brouille finale de Karajan avec son orchestre berlinois.

 

De ce côté-ci de l’Atlantique, on a toujours un peu de mal à cerner, voire à comprendre l’aura et l’omnipuissance du chef d’orchestre autrichien Herbert von Karajan (1908-1989) sur l’Europe musicale. Aux États-Unis, les top 5 rivalisaient en un certain équilibre entre - pour prendre les figures légendaires des années 60 - Bernstein à New York, Reiner à Chicago, Szell à Cleveland, Ormandy à Philadelphie et Munch à Boston.

 

Au même moment en Europe, Berlin et Vienne restaient les plaques tournantes de la vie musicale. Karajan contrôlait les deux, en tant que directeur musical de l’Opéra de Vienne (1957-1964) et chef à vie de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Après le divorce viennois de 1964, le chef concentra son ardeur conquérante à Berlin. Les années 70 sont celles de la récolte des fruits, l’apogée d’un travail forcené sur un idéal sonore.

 

C’est cet idéal lui-même qui divise les pro et les anti-Karajan. Il est légitime que les sceptiques soient plus nombreux sur ce continent-ci, puisque le fondu recherché par le chef autrichien, reposant sur les cordes, est aux antipodes de la transparence et du tranchant des cuivres affûtés et percussions découpées des orchestres nord-américains, tels que cultivés par les immigrants hongrois Szell et Reiner. Les équivalents de Karajan ici, en termes de quête esthétique par la sonorité, sont Leopold Stokowski - au prix de tripatouillages des partitions - et Eugene Ormandy, qui avait fait des « cordes de Philadelphie » un concept.

 

La différence entre Stokowski et Karajan est cependant flagrante : alors que le meilleur ami de Mickey Mouse invente un univers sonore propre à chaque partition, Karajan ramène toute la musique à son propre univers. Rossini et Beethoven sont réunis - pour la première fois ! - dans un même dessein.

 

Outre les quelques curiosités baroques (Bach et Vivaldi), c’est dans Schumann, compositeur qui appelle la transparence, que le système montre le plus ses limites et dans Brahms, véritable rouleau compresseur, qu’il porte ses fruits les plus opulents.

 

Les leçons

 

Plus que les enregistrements EMI de la même époque, souvent sinistrés par des captations sonores boueuses, la décennie 1970 de DG nous donne le véritable portrait artistique du chef. C’est à cette période de sa vie qu’il est en total contrôle de la « machine berlinoise ». Ce contrôle inclut le processus d’enregistrement. Karajan a ses directeurs artistiques, Michel Glotz ou Hans Weber, et son preneur de son, Günter Hermanns, qui signe toutes les captations de ce coffret. Il a même son photographe, Siegfried Lauterwasser, habilité à lui tirer le portrait !

 

La décennie 70 reste dans la mémoire des discophiles comme celle des grandes intégrales : Beethoven (1976-1977), Brahms (1977-1978), Tchaïkovski (1975-1976) et des sous-estimées dernières symphonies de Mozart (1975-1977). On observe au milieu des années 70 un véritable déclic boulimique d’une volonté d’immortaliser un art à son acmé. Comme si Karajan avait convaincu Deutsche Grammophon qu’il avait atteint ses objectifs.

 

Et les deux intégrales impossiblement pâteuses, Schumann et Mendelssohn, qui datent de 1971, semblent appartenir à une autre ère. De la première partie de la décennie émergent les disques consacrés à l’école de Vienne, les quelques Strauss (Zarathoustra, Quatre derniers lieder) et le Requiem de Verdi.

 

Car, à cette période, Karajan était occupé à autre chose. Les années 1972 à 1974, après des premières armes à la fin des années 60 avec Henri-Georges Clouzot, furent celles, très stimulantes pour Karajan, d’un nouveau défi : la conquête du marché de la vidéo musicale. Les films tournés alors (Beethoven et Tchaïkovski, notamment) lui ont donné comme un nouveau souffle. Les DVD de ces films ont été publiés lors du centenaire Karajan en 2008.

 

Après cet exercice d’immortalisation conjointe de l’image et du son, le contrôle devient forcené, absolu. C’est dans ce cadre que s’inscrivent le phénoménal Sacre du printemps de 1976 (en fait des sessions eurent lieu en décembre 1975, décembre 1976 et janvier 1977) ou le somptueux disque Respighi, mais aussi la découverte tardive par Karajan de la musique de Mahler. Le coffret s’achève d’ailleurs sur le méconnu premier enregistrement, en studio, de la 9e symphonie de Mahler, supplanté deux ans plus tard par l’édition d’un concert.

 

Par contre, je reste toujours réservé face à l’approche verticale statique de Bruckner. Dans cette esthétique, la 5e symphonie reste cependant un bloc fascinant. Notons enfin que DG n’a pas éludé la présentation originale du double album des Marches prussiennes et autrichiennes, peu diffusé hors de la sphère germanique, car devenu gênant au fur et à mesure de la révélation de l’opportunisme du chef pendant la période nazie.

 

Deux bémols : le riche livret est certes trilingue, mais anglais, allemand et japonais. Par ailleurs, le regroupement des symphonies de Beethoven par rapport aux microsillons vaut l’absence des deux visuels les plus emblématiques du très inspiré Holger Matthies, celui de la Cinquième et celui de la Septième, au profit de ceux, bien plus ordinaires, ornant les microsillons originaux de la Quatrième et de la Sixième. Un détail, vous en conviendrez…