Félix Leclerc et la politique du courage

«Je ne fais pas de politique, je fais du patriotisme», a dit Félix Leclerc au Devoir en 1981. On le voit ici chez lui, à l’île d’Orléans.
Photo: Source Nathalie Leclerc «Je ne fais pas de politique, je fais du patriotisme», a dit Félix Leclerc au Devoir en 1981. On le voit ici chez lui, à l’île d’Orléans.

On a fait grand cas cet été de la soi-disant récupération de L’alouette en colère par Gabriel Nadeau-Dubois. Mais au-delà de ce débat entre gauche et droite, quel sens peut-on donner aux oeuvres les plus engagées de notre poète national ?

 

L’incident remonte aux FrancoFolies. Dans un spectacle hommage à Leclerc présenté à l’occasion du 25e anniversaire de sa mort ((le 8 août 1988), Gabriel Nadeau-Dubois est venu lire L’alouette en colère, chanson de révolte et de mort composée par le poète en pleine crise d’Octobre 1970. Dans les pages du Journal de Montréal, on s’insurgeait. « La faire lire par un leader étudiant qui n’a jamais dénoncé la violence, c’est un cas de récupération politique qui me met vraiment en colère », écrivait Sophie Durocher.

 

Interrogée par Le Devoir à ce propos, la fille du poète, Nathalie Leclerc, n’a pas voulu revenir directement sur l’incident, mais dans son esprit, il n’y a pas de doute : Félix Leclerc aurait « aimé » les carrés rouges. « Parce qu’ils essaient de faire avancer le Québec. L’instruction, s’il y a une chose d’importante, c’est bien ça. »

 

Et parmi tous les débats actuels, c’est probablement l’enjeu des ressources naturelles qui l’aurait atteint le plus, à son avis. « C’est sûr que le combat de Dominic Champagne contre les gaz de schiste [le toucherait]. Surtout quand on a appris que le sous-sol de notre pays ne nous appartenait pas. »

 

Mais non, son père n’était pas un homme essentiellement « révolté », dit-elle. L’alouette en colère a été composée dans un moment très particulier. « Il a écrit ça d’une traite dans la nuit. C’est comme une prise de conscience du pays. Du lieu où on était. »

 

Le fils dans la chanson qui est prêt à tuer, « c’est le Québec », résume-t-elle. « Et le gros voisin d’en face, c’est le Canada. »

 

Le chanteur Thomas Hellman s’est lui aussi intéressé à cette chanson qu’il a réinterprétée sur une compilation en 2008. « Pour moi, ce qui en faisait une chanson forte, c’est qu’elle avait quelque chose d’universel. Surtout le sentiment de révolte qui peut mener à des actes de terrorisme. Je pensais beaucoup à l’Afghanistan, à Israël, à la Palestine. Je pensais à ce qui peut mener un jeune homme à se révolter. Il y a [dans cette chanson] une espèce de rage contenue qui peut mener au désespoir. »

 

Pour des raisons artistiques, il trouve injuste qu’on « enferme » des chansons dans leur contexte historique.

 

Rappelons-le quand même. C’est sur le tard que Félix Leclerc commence vraiment à s’intéresser à la politique. De retour de France, il s’installe à l’île d’Orléans, redécouvre la beauté du pays et se sent interpellé par le projet souverainiste. « Il est devenu plus politisé vers la fin de sa vie quand est arrivé Lévesque », croit le cinéaste Jean-Claude Labrecque qui a signé deux documentaires marquants sur Leclerc.

 

Quand le PQ l’emporte en 1976, le chanteur compose La nuit du 15 novembre avec François Dompierre. Le refrain dit tout. « À partir d’aujourd’hui, on bâtit. » Quatre ans plus tard, le PQ le réquisitionne pour s’adresser à la foule en cas de victoire. On connaît la suite.

 

En 1981, au Devoir, il dit : « Je ne fais pas de politique, je fais du patriotisme. » Mais quand René Lévesque décède, le poète y va d’un éloge immense. « La fierté, mot inconnu. Qui nous en a drogués ? Qui a inventé l’homme nouveau appelé Québec ? », écrit-il avant d’inscrire Lévesque dans « la courte liste des libérateurs de peuples ».

 

L’histoire de Macpherson

 

Mais on aurait tort de réduire les convictions de Félix Leclerc à son patriotisme, selon le chanteur Vincent Vallières. « La première chanson que j’ai jouée de Félix Leclerc, c’était Attends-moi, ti-gars.On s’y retrouvait beaucoup à l’époque, on comprenait la contestation qu’il y avait derrière. »

 

Ce couplet le montre bien : « Quand le patron te raconte. Que t’es adroit et gentil. Sois sûr que t’es le nigaud. Qui fait marcher son bateau. » Vallières a aussi été marqué par 100 façons de tuer un homme, où Leclerc dit que le pire, c’est de le payer à ne rien faire.

 

« Il y a beaucoup d’indices aussi par rapport à la crise écologique. On dirait qu’il l’a décrite avant qu’on ne la vive et qu’on en soit réellement conscients. » On peut d’ailleurs y songer en écoutant Le tour de l’Île. « L’île d’Orléans, un dépotoir. Un cimetière. Parc à vidanges, boîte à déchets. U.S. parkings. On veut la mettre en minijupe. And speak English. »

 

Félix Leclerc a même abordé la question raciale dès 1950 avec Macpherson. La chanson raconte l’histoire d’un homme noir que le chef de la drave envoie risquer sa vie sur la rivière. Leclerc avait réellement tissé des liens avec un homme noir de ce nom dans sa jeunesse. Leur amitié a inspiré un très beau film d’animation de Martine Chartrand l’an dernier.

 

Dans cette pièce comme dans toute son oeuvre, Leclerc défend les gens différents, qui se tiennent debout et osent défier la majorité. C’est le coeur de l’histoire du Fou de l’Île. C’est un peu son histoire aussi tant ses débuts comme chanteur au Québec ont été difficiles. « Les gens ne voulaient pas vraiment l’entendre », rappelle sa fille en précisant que c’est seulement en France que la carrière de son père a pu démarrer.

 

Puis à nouveau dans les paroles de Attends-moi, ti-gars. « Quand on me dit “va à drette”, c’est à gauche que je m’attelle. Vous qu’aux enfers on rejette. On s’reverra peut-être au ciel. »

 

Dès lors, s’il est une valeur qui transcende toute son oeuvre, c’est probablement celle de la liberté, poursuit sa fille. L’humoriste Sol l’avait bien résumé dans un texte sur lui, dit-elle. « Se tenir debout, debout, debout et faire la bise aux quatre vents. »

 

D’ailleurs, elle n’hésite pas à le revisiter pour réfléchir au monde d’aujourd’hui. « Ça m’arrive souvent [de me demander ce qu’il penserait de ce qui se passe maintenant]. Et je trouve toujours la réponse dans ses écrits. »

À voir en vidéo