Festival d'Orford - L’énergie du poète

Benedetto Lupo a joué de façon prodigieuse des morceaux de Schumann et Brahms lors de son concert au Festival d’Orford.
Photo: Carlo Cofano/Dispeker artist Benedetto Lupo a joué de façon prodigieuse des morceaux de Schumann et Brahms lors de son concert au Festival d’Orford.

Nous avons longtemps cru que Benedetto Lupo était avant tout un très élégant et inventif pianiste mozartien. Aussi sommes-nous - positivement - tombés des nues en l’entendant jouer comme un stentor le Concerto pour la main gauche de Ravel à l’OSM, en mars 2012. Nous avons alors découvert le poète à la trempe d’acier.

 

La curiosité nous amenait donc naturellement à Orford pour nous faire une idée de l’adéquation entre Benedetto Lupo et le romantisme allemand. Le voyage valait la peine. Je garderai longtemps le souvenir de ces accords finaux des Fantasiestücke et Nachtstücke de Schumann, puis des pièces de Brahms, avec une rémanence infinie d’un son qui semble se diluer dans l’air.

 

Benedetto Lupo a mis deux ou trois morceaux à maîtriser la résonance du Yamaha du Centre d’arts. Ce qui vint après fut le plus souvent magique. Fascinante, la lecture polyphonique osée de ce Schumann articulé à coups de pattes, puisant dans les entrailles du clavier. Tout le monde schumannien était convié. Celui de la forêt, celui de la nuit, avec des apparitions de spectres, par exemple dans les ultimes mesures de l’Ad libitum, dernière pièce du cycle nocturne opus 23.

 

Benedetto Lupo aborde les opus 12 et 23 de Schumann vraiment comme des cycles. Les morceaux (huit pour le premier, quatre pour le second) sont enchaînés attacca, sur la résonance, justement, le public étant respectueux de la démarche, sans applaudissements intempestifs. Dans ce Schumann très tourmenté, l’Aufschwung (essor, expansion) prend une place primordiale. Aufschwung est d’ailleurs le nom du second des Fantasiestücke, qui donne son envol à cette partie du concert.

 

Après la pause, voici les opus 116 et 117 de Brahms. Le programme est une merveille, puisque la nuit de Schumann vient se fondre dans celle de Brahms, celle d’une fin de vie chargée en émotions et en nostalgie (l’intraduisible Sehnsucht, du romantisme allemand). Sans mimiques inutiles, sans effets de manches ni affectation, Benedetto Lupo pénètre l’univers intime de Brahms, dont il accentue les contrastes avec une immense concentration, par exemple dans l’Opus 117 no 1, berceuse d’une désarmante simplicité, ou l’Opus 116 no 2.

 

Là aussi les phrases s’aspirent l’une l’autre avec une grâce absolue, dans les Intermezzi nos 4 et 5 de l’Opus 116 (mi majeur/mi mineur), mais aussi, ici et là, un coup de patte, un accent, un chant mis en exergue comme rarement.

 

Mozart, Beethoven, Ravel, Schumann et Brahms : décidément, Benedetto Lupo est un pianiste éminent de notre temps. On ne demande, ici, qu’à découvrir davantage encore sa polyvalence.

À voir en vidéo