J. J. Cale, le génie de nulle part

Avec J. J. Cale s’éteint la catégorie musicale des paresseux célestes.
Photo: Tony Gutienez Associated Press Avec J. J. Cale s’éteint la catégorie musicale des paresseux célestes.

La mort de John Weldon Cale, dit J. J. Cale, à l’âge de 74 ans, c’est le début de la fin de la qualité musicale d’une époque. Car elle est synonyme, la mort s’entend, de la mise entre parenthèses de la catégorie musicale rassemblant les poids légers, les maîtres de la nonchalance instrumentale. Autrement dit, les paresseux célestes.

 

La mort de J. J. Cale, c’est également, voire surtout, la mise en berne d’une mise en relief unique et grandiose. Celle que le troubadour, né à Oklahoma City, a accomplie en jonglant avec les sonorités que l’on accouple avec la paysannerie. Pour cela, J. J. Cale commande et surtout mérite une mise en contexte la plus exhaustive possible, afin qu’il revienne au César de la guitare enchantée ce qui revient à César.

 

Les premiers échos qui nous sont parvenus de lui datent de 1970, lorsque main lente, dit Eric Clapton, décida de s’émanciper en étant seul maître à bord et non plus membre d’un groupe. Pour ce faire, il reprit à son compte, et avec beaucoup d’aplomb, la composition de J. J. Cale intitulée After Midnight.

 

Après le succès public inattendu de ce morceau, les amis musiciens et producteurs de Cale convainquirent ce dernier d’enregistrer un album au complet. Et c’est là que la mise en contexte évoquée plus haut doit prendre toute son importance.

 

Lorsque le fruit du travail en studio, soit l’album intitulé Naturally, fut publié au début des années 70, les Beatles se disputaient les morceaux de la tarte, la financière évidemment, alors que de la maison concurrente, soit les Rolling Stones, nous parvenait la confirmation que Keith Richards était devenu premier vice-président exécutif du conglomérat pharmaco-chimique du monde mondial et Charlie Watts, Monsieur Dry Martini en personne.

 

Le père de l’americana

 

Restons au Royaume-Uni pour mieux souligner combien le pompier et la prétention, la crédulité et parfois la bêtise, tenaient le haut du pavé. Bon. Pete Townshend, le guitariste moulin hollandais des Who, vantait les mérites de Meher Baba, le va-nu-pieds de la spiritualité hindoue. Gentle Giant, King Crimson, Pink Floyd, Procol Harum, Van Der Graf Generator, East of Eden, Caravan, Yes, Genesis et d’autres traversaient l’Atlantique pour décliner au cégep Saint-Laurent, au CEPSUM de l’Université de Montréal ou encore au New Penelope les saillies d’un rock dont le qualificatif « progressif » témoigne de combien l’époque se conjuguait alors avec pompeux ou avec candeur. Sinon…

 

Sinon, après le massacre de My Lai commis au Vietnam par des soldats américains, l’implosion de la convention démocrate en 1968, les coups de main des Black Panthers, les assassinats de Martin Luther King, de Malcolm X et de Robert Kennedy, la perpétuation de la ségrégation malgré les lois de Lyndon B. Johnson et l’apparition du LSD dans la sphère publique, la musique avait… comment dire ? Elle avait emprunté quelque peu à la science-fiction. À preuve…

 

À preuve les noms des groupes phares de l’époque : Grateful Dead, Iron Butterfly, Jefferson Airplane, Quicksilber Messenger Service, Captain Beefheart, The Mothers of Invention et autres artéfacts du psychédélique. Du gnangnan musical.

 

Lorsque J. J. Cale est arrivé avec le bien nommé Naturally, lorsqu’il nous fit écouter ces ritournelles, une réalité dans le sens le plus empirique du terme s’est imposée : cet homme était le génie de nulle part et du contraste. Il l’était et le reste, car sa musique n’est ni blues, ni rock, ni country, ni folklorique : elle est toutes ces musiques simultanément. Bref, on vient d’enterrer le père de l’americana.



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