La grenouille qui devint un prince du chant

Michel Sénéchal, en plus d’avoir chanté sur les scènes du monde entier, a toujours enseigné le chant, réalisant ainsi la carrière de ses rêves.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Michel Sénéchal, en plus d’avoir chanté sur les scènes du monde entier, a toujours enseigné le chant, réalisant ainsi la carrière de ses rêves.

À 86 ans, le ténor Michel Sénéchal est le pédagogue vedette de la 10e édition de l’Institut canadien d’art vocal, qui s’est ouverte mercredi dernier. Il donnera un cours de maître public vendredi prochain à 19 h 30 à l’Université de Montréal.

Pour tous ceux qui ont la mémoire de l’histoire de l’opéra dans la seconde moitié du XXe siècle, au même titre que Callas était Tosca, Michel Sénéchal est Platée, la grenouille - ou plutôt la « nymphe des marais » -, de l’ouvrage Platée de Jean- Philippe Rameau. C’est en 1956, au Festival d’Aix-en- Provence, que le directeur et créateur du festival, Gabriel Dussurget, et le chef d’orchestre Hans Rosbaud firent revivre cet opéra, un événement si marquant qu’il amena la résurrection de Rameau et de l’opéra baroque français.

 

Rosbaud, chef oublié

Michel Sénéchal se souvient de cet événement. « Quand Dussurget a voulu monter Platée, il n’y avait pratiquement personne capable de chanter un ouvrage si difficile. » La demande fut faite à Michel Sénéchal lors du festival 1955. « Je me suis mis tout de suite au travail, mais la grande chef de chant Irène Aïtoff, qui m’avait pris en main, avait dit à Dussurget : “C’est trop difficile, il n’y arrivera pas.”Piqué au vif, je me suis dit : “Vous allez voir ce que vous allez voir.”J’ai travaillé Platée pendant un an : voilà mon secret. Et j’y suis arrivé ! »

Sénéchal fut ensuite, mondialement, l’incontournable titulaire du rôle. Mais à ses yeux le bénéfice fut plus large. « Platée a lancé la reprise d’ouvrages de Rameau tombés dans l’oubli, tels Castor et Pollux ou Hippolyte et Aricie, des opéras sublimes. » Ceux-ci furent présentés au Théâtre romain de Fourvière, à Lyon, « parce que le directeur de l’Opéra de Lyon de l’époque avait senti que Platée entraînerait un renouveau de l’opéra baroque français. »

Interrogé sur son avis quant à la reprise à l’Opéra de Paris il y a une dizaine d’années, Michel Sénéchal répond : « S’il vous plaît, ne me posez pas cette question ! » Il préfère rendre hommage à son chef de 1956, l’Allemand Hans Rosbaud, « chef de grand génie », ajoutant : « Ensuite, j’ai eu la chance de beaucoup chanter avec Karajan, qui avait une grande sympathie pour moi. Karajan et Rosbaud, c’est la même lignée, et j’ai retrouvé avec Karajan ce que j’avais appris de Rosbaud. »

On a beaucoup vilipendé Karajan à l’opéra pour son obsession des coloris orchestraux. Mais ce soin de l’orchestre ne se faisait pas au détriment des chanteurs dans l’expérience qu’en a Michel Sénéchal : « Karajan était un chef très aidant. Avec Rosbaud et Karajan, les chanteurs avaient la sensation d’être présentés au public sur un plateau. »

En parallèle de sa carrière sur les scènes du monde entier, Michel Sénéchal a toujours enseigné le chant. « J’avais le don et la passion de la pédagogie. J’ai été directeur de l’école de chant de l’Opéra de Paris pendant 14 ans. » Le tout sans empiéter sur la carrière. « J’ai réalisé mon rêve », résume le ténor au Devoir.

Un art commercial

 

Michel Sénéchal est donc bien placé pour nous parler de l’école française du chant. Au retour de La damnation de Faust à Québec, nous nous demandions quels jeunes chanteurs français pourraient aujourd’hui incarner Faust, comme le faisaient Pol Plançon ou George Thill il y a 80 ans. Ces voix n’existent-elles plus ou ne les connaît-on pas ici ? « Ces ténors n’existent plus, car on a délaissé un certain répertoire. Il y a des ténors légers, des barytons légers, mais pratiquement pas de grandes voix », nous dit Michel Sénéchal.

Le ténor attribue cette mutation à la Deuxième Guerre mondiale, avec le départ des chanteurs à la guerre, « un trou énorme dans l’enseignement du chant », une modification des goûts du public dans l’après-guerre et une perte de connaissance du répertoire par les programmateurs.

À ce titre, on peut aussi considérer un registre très français, celui de baryton Martin (une voix entre le baryton et le ténor, avec un type d’émission caractéristique). Pour Michel Sénéchal, cette voix n’a pas disparu. « Elle s’est appauvrie parce que dans le répertoire, qui a beaucoup changé, on a supprimé les opérettes, ouvrages réclamant des barytons Martin. Donc, on ne cultive plus cette voix. »

Aux yeux de Michel Sénéchal, le coup de Trafalgar dans la culture française du chant fut la liquidation des troupes dans les opéras en France. « À l’Opéra de Paris, il y avait une troupe de 100 chanteurs. Cette disparition fut un drame. Il faut ressusciter les troupes ; cela arrangerait les choses et réduirait le nombre de chômeurs à qui l’on donne des allocations pour ne pas chanter. »

Le ténor souhaite que la situation ne soit pas irrémédiable, mais considère que « le chemin que prennent les choses n’est pas favorable », insistant sur la dureté de la crise économique en France. « Quand j’étais directeur de l’école de chant, nous avons sorti Natalie Dessay, Roberto Alagna, Beatrice Uria-Monzon. Aujourd’hui, à l’Opéra de Paris, on n’apprend plus les ouvrages. Par ailleurs, les jeunes chanteurs, livrés à eux-mêmes, sont obligés de chercher leurs professeurs et de les payer. Or la situation économique est telle que les jeunes chanteurs ne peuvent pas payer leurs leçons. Alors, ils apprennent à l’oreille en écoutant des disques : c’est dramatique ! D’un autre côté, les directeurs sont gênés pour faire des programmes parce qu’ils n’ont plus d’argent. »

Heureux d’être à Montréal, où il retrouve un encadrement des jeunes et une soif de connaissance, Michel Sénéchal milite par exemple pour le retour au répertoire des « grands ouvrages français, à commencer par les opéras de Gluck ». Mais la chose est-elle vraiment compatible avec le lapidaire mot de la fin, regard sans concession sur un monde musical dominé par les agents d’artistes recherchant la rentabilité immédiate de leurs poulains plutôt que leur longévité vocale ? Pour Michel Sénéchal, au fond, « le gros problème est que l’art du chant est devenu commercial beaucoup plus qu’artistique ».

 

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Michel Sénéchal en cinq dates

1927: naissance à Paris.
1950: débuts au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles.
1956:Platée au Festival d’Aix-en-Provence.
1979: direction de l’École de chant de l’Opéra de Paris.
1982: débuts au Metropolitan Opera.

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