Opéra - Un Lepage à toute épreuve

La scène où Marguerite monte une échelle pour gagner les cieux dans La damnation de Faust.
Photo: Louise Leblanc La scène où Marguerite monte une échelle pour gagner les cieux dans La damnation de Faust.

Il était important de montrer au public québécois cette spectaculaire Damnation de Faust vue par Robert Lepage et Ex Machina. On ne remerciera jamais assez le Festival d’opéra de Québec d’avoir rendu cette rencontre possible.

 

Ce regard sur la Damnation est si éblouissant qu’il résiste à tout, même à l’incurie d’une réalisation musicale associant un chef fossoyeur de Berlioz et un zombie vocal errant incarnant Faust. Malgré eux, on passe une soirée captivante : il suffit d’ouvrir les yeux. Lepage est (presque) à toute épreuve !

 

Le concept du cadre vertical de quatre niveaux habité par des projections et de nombreux figurants est ingénieux, et les moments forts abondent : les Christ de la Scène de Pâques, le ballet du Menuet des follets, le reflet dans l’Elbe de la barque de Méphisto, les arbres de l’Invocation à la Nature qui meurent au passage du démon, la chute de Faust aux enfers, etc. Même le kitsch du tableau final (Marguerite monte une échelle pour gagner les cieux) est adapté à la simple candeur musicale qu’il illustre. Québec a fait un légitime triomphe à cette magie.

 

Sur le plan de la finition, la Damnation de Québec est un peu moins rodée et affûtée au quart de tour que les présentations à Paris et New York : les soldats de la Marche hongroise sont désordonnés, des reflets de projecteurs assez gênants parasitent le milieu du dispositif. Par ailleurs, la proximité des spectateurs fait que l’on perçoit davantage les ficelles du spectacle. L’illusion reste, mais elle est moindre ou moins poétique.

 

C’est là qu’intervient de manière non négligeable un maillon très faible : le chef Giuseppe Grazioli. Sous sa baguette pressée, Berlioz n’exprime rien, n’impose pas de climats. Dynamiser une partition par des tempos allants est une approche possible. Mais pas en laminant ainsi les atmosphères, éradiquant nombre de plans polyphoniques, avalant les transitions et, surtout, en perdant irrémédiablement la nécessaire articulation. Sans aucune carrure (dans un décor pourtant si cadré !), la musique fuit comme une savonnette. Les choeurs quasiment jamais en place sont non seulement inchantables à ces tempos, mais, en plus, rigoureusement impossibles à incarner. Les paysans ne sont pas rustres, les buveurs, pas ivres, et les soldats galopent.

 

La Marche hongroise, que Grazioli conclut par un crescendo au lieu du decrescendo de la partition, n’est rien à côté de l’annihilation de la fugue « Amen » dans la taverne. Il s’agit d’une parodie cinglante écrite par Berlioz et visant Cherubini : le ton est ironique, les basses aboient « Amen » et la fin aboutit sur une trémulation générale. Ici, rien. Rien de rien. De toute ma vie de mélomane, les chefs qui ont massacré une oeuvre à ce point en concert se comptent sur les doigts d’une main. Le dernier en date était Matthias Maute, qui avait ainsi attenté à la Messe en si de Bach.

 

La chose n’est pas anecdotique, il ne faut pas oublier qu’à l’opéra, la musique dicte le cadre temporel dans lequel se déploie le théâtre. J’attribue donc à l’empressement de Grazioli le fait que la première partie soit infiniment moins spectaculaire qu’à Paris (Ozawa) et à New York (Levine), car d’une part, la musique n’apporte pas de climats et la hâte ne permet pas aux tableaux de s’installer. Le deuxième volet fonctionne mieux, car Grazioli se calme un peu et les séquences sont plus longues.

 

Sur le plan vocal, John Relyea domine le plateau avec une autorité impressionnante. Julie Boulianne passe l’épreuve de sa première Marguerite. Son souci de cuivrer l’émission l’amène parfois à la limite basse des notes, mais ce n’est pas rédhibitoire, contrairement à la triste prestation de Gordon Gietz. Le miracle ne s’est pas produit. Ce ténor est à peine un Don José (Carmen). C’est dire qu’il reste à des galaxies de la voix de Faust. Lors des prochaines soirées, à défaut de voix, il pourrait au moins chanter juste, surtout dans la peau du vieux Faust…

 

Musique pee-wee pour théâtre de champion du monde, cela frustrera les spécialistes, les amoureux de Berlioz ou ceux qui connaissent déjà le spectacle. Mais on peut garder, juste, des yeux éblouis en écoutant distraitement ce qui sert de support à la magie visuelle.

5 commentaires
  • Emmanuel Bernier - Inscrit 27 juillet 2013 09 h 14

    Très bonne critique! Grazioli ne sait pas savourer la musique. Il ne dirige bien que dans les passages rapides. Quant à Gietz, il est d'une fadeur absolue, l'émission est gutturale et sa projection fait souvent défaut. Sinon, excellent spectacle, Boulianne et Relyea sont transcendants. Quant à la mise en scène, on est évidemment loin d'un théâtre à thèses, Robert Lepage se contente de raconter l'histoire, ce qu'il fait à merveille!

  • Marie-Claude Perron - Abonnée 27 juillet 2013 12 h 30

    Il n'y a pas de decrescendo dans la partition à la fin de la marche hongroise. J'ai beau regarder... J'ai même revisionné la version du Met (a 18 minutes 30) et n'y entend rien de tel.... Tant qu'à démolir un musicien, le minimum est au moins de ne pas répandre des faussetés.

    • Christophe Huss - Abonné 28 juillet 2013 14 h 45

      J'ai cité l'exemple de mémoire. Or après vérification, il y a bel et bien un soufflet crescendo decresdendo sur la dernière mesure sauf aux piccolo, flute, hautbois et cor anglais et cordes. Le son peut être soutenu, il ne doit pas être gueulé comme nous l'avons entendu. Barenboïm fait cela vraiment idéalement dans son enregistement, comme dans les multiples concerts que j'ai eu le plaisir de donner sous sa direction dans cette oeuvre.
      Évidemment en tant que "morceau de parade, joué isolément, on fait traditionnelement un crescendo.

      C'est vrai que j'aurais dû plutôt citer "devant là maison" avec trois protagonistes - Mephisto, le choeur et l'orchestre - avançant chacun à sa propre pulsation (soit un triple décalage!), personne n'arrivant à décoder Mr Grazioli (lui-même peut être pas non plus...)

      Qu'auriez vous voulu comme exemple: le Religioso moderato assai, transformé en Andante con moto de la Fête de Paques ou le Largo du début de la 2e partie, laminé, comme le reste?

  • Léonce Gaudreault - Abonné 28 juillet 2013 10 h 27

    Ce Faust méritait sa damnation

    Tout à fait d'accord avec vous quant au choix du ténor pour incarner Faust. Inerte, sans aucune inspiration, incapable de nous faire ressentir la transformation de ce vieillard par les soins de Méphisto. Ce John Relyea méritait pleinement la fin tragique de son personnage. Bref, il s'agissait d'un mauvais casting vocal qui n'enlève toutefois rien au bonheur que nous a offert cette réalisation de Robert Lepage

  • Léonce Gaudreault - Abonné 29 juillet 2013 15 h 26

    Ce faust méritait sa damnation (2)

    Une malheure distraction m'a fait confondre les noms des interprètes de l'oeuvre de Berlioz, de sorte que j'ai attribué erronément à John Relyea la mièvre performance offerte pas Gordon Getz pour ce Faust sans âme. En cinéma, on qualifierait ce choix de mauvais casting. Par ailleurs, John Relyea (en Mephisto) méritait pleinement votre commentaire élogieux, tout comme j'ai adoré l'interprétation de Julie Boulianne, en une Marguerite aérienne, touchée par la grâce de l'amour.