Francofolies de Spa - La chanson en français n’abdique pas

Charles Gardier, le copatron des Francos de Spa
Photo: Steve Collin Charles Gardier, le copatron des Francos de Spa

Salon rose du Casino, samedi midi. Le soleil est au zénith sur Spa, tout le monde a les Thermes dans le collimateur, là-bas tout en haut sur la falaise, mais il y a quand même un monde fou à la réception Ça balance à Liège, opération promotionnelle visant à faire mousser les chanteuses, chanteurs et groupes de la région : Colline Hill, Roscoe, Monday Morning, Lieutenant, etc. Une compilation les rassemble. Tous, sans exception, chantent en anglais. Pas tellement d’étonnement, un tout petit peu de consternation : pas une seule exception francophone ?

Que peut-on contre ce désir endémique de popularité mondiale en anglais dans le texte ? Que peut-on quand tout le monde s’y met, en France comme ailleurs ? Je pense à Lou Doillon, fille de réalisateur très franco-français (Jacques Doillon, pour ne pas le nommer), fille de chanteuse britannique francophile depuis quatre décennies et demie (Jane Birkin, pour ne pas la nommer). Je pense à Lou Doillon parce qu’elle était sur la grande scène du Village Francofou vendredi et qu’elle y chantait dans un anglais plaintif et traînant qui se voulait douloureux à la Billie Holiday, mais qui faisait simplement mal aux dents.

 

Charles Gardier, le copatron des Francos spadoises, a-t-il lu mon mot écrit à chaud sur Facebook, le concert encore dans les oreilles ? C’est sorti raide : « Lou Doillon sur scène, je sors d’en prendre : quand on voit, on comprend. Chevelure Jane B. 1969, T-shirt Patti Smith 1978, elle se la joue comme on se la joue au cinéma. Des moues, des moues, des moues, c’est tout ce qu’on peut faire quand on a le filet de voix le plus grinçant de l’hémisphère occidental. Splendide musique autour, évidemment : des pros, des ambiances. Du bon cinoche autour d’une mauvaise actrice. »

 

Quand je lui paraphrase ça à la réception, entre des bons mots à propos d’artistes belges, Antoine Hénaut, le groupe Puggy, il me parle du rappeur Saez, qu’il a vu sur la grande scène Pierre-Rapsat jeudi. Me cite une phrase qui l’a « scotché ». Une sorte de grand pavé lancé à la face des « filles et fils de bourges qui chantent en anglais pendant que les types des banlieues sans le sou rappent en français ». Secoué, Gardier me lance tout de go qu’il « réfléchit fort » à ce constat cinglant qui, malgré de belles exceptions (il nomme « une Zaz sortie de nulle part »), résonne comme un cri du coeur et une vérité identitaire. Qui sont les défenseurs de la rime en français aujourd’hui ?

 

Festival à succès, à repenser et de l’espoir

 

Le lendemain, Gardier préside la conférence de presse bilan des Francos, traits tirés, voix éteinte, souriant mais pas tout le temps. Son collègue à la direction, Jean Steffens, vient de parler de la nécessité de « repenser le festival » en fonction de la communauté francophone. Gardier, lui, donne des chiffres (180 000 festivaliers, 20 000 de plus, merci la canicule), et commente sa semaine, très fan et pas trop politicien : Serge Lama « immense artiste », Biolay « grosse grosse émotion », Saule le grand Belge « qui nous a fait le plaisir de ramener Charlie Winston », Cali l’ami « magnifique » des Francos« qui ne tournera pas l’an prochain mais viendra quand même refaire un concert », etc. Il a aussi tout un tas de préférés anglophiles, artistes belges, français. De Lou Doillon, il parle du « charisme », sans plus. Il note la difficulté de programmer un Festival avec « 30 % de l’offre disponible ». Entendez : des têtes d’affiche anglophones. Il n’y avait pas de Hugh Laurie (le Dr House de la télé) à l’affiche de cette édition anniversaire. « Les Anglo-Saxons, quand on n’en a pas, on s’en remet. » La réflexion a déjà fait un bout de chemin depuis la veille.

 

Les trois artistes gagnants du Franc’off sont nommés : Les Malpropres, Julie Rose, Les Retardataires. Ça sonne français, ça l’est : de beaux noms de groupes à la belge, façon Déménageurs ou Gauff' en sucre. Il y a donc de l’espoir. Eh ! N’a-t-on pas remis le Spa d’or à de grands défenseurs de la chanson en français dans le texte, dont notre Alain Chartrand du Coup de coeur francophone et Serge Beyer de l’irréductible revue Longueur d’ondes ? Charles Gardier s’anime quand vient le temps de remettre le prix Rapsat-Lelièvre à Lisa LeBlanc. « Elle est ici chez elle ! », résume-t-il. Lisa n’a pas beaucoup plus de voix que lui : elle a concentré sa semaine de l’an dernier en une soirée, ça s’entend. Autre victoire du français, sa sorte de français d’Acadienne. C’est la joie dans la salle : l’effet Lisa. Hourra, Lisa.

 

Bilan fait, le festival a encore une journée à vivre, même si les journalistes belges sont repartis à Bruxelles « parce qu’il se passe quand même un truc là-bas ». Ah oui, c’est vrai. Le roi Albert II a abdiqué, vive son fils le roi Philippe ! À Spa, la chanson n’abdique pas, et elle est très majoritairement francophone, ce dimanche. En cadeau royal ? Stephan Eicher et toute la foule du Village entonnent Déjeuner en paix (jolie version avec solo de trombone), Daran revient porter les gens avec ses refrains géants. Et sur la grande scène, Le Grand Jojo, personnage belgissime et inénarrable, clôt les festivités dans la franche rigolade. J’aime bien les Belges quand ils se marrent. Et on l’aura compris, je les aime encore plus quand ils se marrent dans la langue de Brel, de Sttellla et du Grand Jojo.

 

Notre journaliste était invité par l’organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.

1 commentaire
  • Louka Paradis - Inscrit 22 juillet 2013 22 h 40

    Youppi !

    Enfin, j'espère qu'ils ont compris... Longue vie pétillante et fructueuse au français ! cette langue si merveilleuse. Et merci à Sylvain cormier.

    Louka Paradis, Gatineau