FrancoFolies de Spa - Vingt ans de chanson qui pétille

Une foule animée par l’esprit francofou de Spa, rassemblée près d’une scène extérieure.
Photo: François2/Source FrancoFolies de Spa Une foule animée par l’esprit francofou de Spa, rassemblée près d’une scène extérieure.

C’est ce mercredi qu’ils déferlent dans le bourg aux jolités, perle bleue des Ardennes belges, ville tranquille aux sources de laquelle les têtes couronnées vinrent se purifier, tant et tellement que l’appellation Spa devint nom commun et synonyme de cure par les eaux. La population passera de 10 591 résidants pas énervés à quelque 100 000 francofous de chanson, et ce sera cinq jours de kermesse qui sent la frite. Comment en est-on arrivé là, s’il vous plaît ? Évocations d’un assidu et témoignage du patron.

 

Le badge. Le chameau et son badge. L’an dernier, alors qu’un Spa d’or, mon premier trophée en carrière, merci beaucoup, m’alourdissait la valise tout en soulignant - je cite, ça flatte - « l’apport au rayonnement de la chanson belge » et surtout une fidélité à toute épreuve (c’était mes 15es Francos, sur 19 éditions), on me demanda fatalement quel était mon plus vif souvenir du festival. Facile. Le badge du chameau.

 

C’était en 1996. À la programmation de la grande scène de la place de l’Hôtel de ville, outre Johnny Hallyday, Renaud, il y avait « La fête à… Sttellla » : Sttellla avec deux t et trois l, faut-il rappeler, mythique duo électro-kitsch belge devenu groupe d’un seul homme - Jean-Luc Fonck - obsédé par le calembour atroce (« À force de beurrer des tartines, il va t’arriver de gros sandwiches… »). Une bringue autour de Sttellla n’allait pas être banale. Elle fut délirante. Nous étions 8000 à scander les jeux de mots, Geluck était là, la maman de Jean-Luc aussi, ainsi qu’un… chameau. Un vrai. Avec son badge, et sa photo sur le badge, pour être bien certain que c’était le bon chameau. J’ai retrouvé ce petit dialogue entre le bénévole de l’aire de stationnement V.I.P. et un autre bénévole, qui me l’avait rapporté.

 

- Et le chameau, il va rester là toute la nuit, quoi ?

 

- Le chameau ?

 

- Ben oui, le chameau de Jean-Luc.

 

- Ah ! Le chameau de Jean-Luc. Il est où ?

 

- Dans le parking, entre une Peugeot et une Renault.

 

- Il dérange ?

 

- Non.

 

- Il a son accréditation ?

 

- Oui.

 

- Dans ce cas, pas de problème.

 

L’esprit francofou de Spa, variante de l’esprit bédé belge, c’est ça. Au spectacle de Johnny la même année, même décalage hilare. Triomphe total, on avait hurlé Quuuuuueeee jeuuuuu t’aimmeeeuuuu plus fort que partout ailleurs, mais dans l’allégresse générale, le fan belge se marrait. Quelqu’un m’avait glissé à l’oreille : « Johnny, il est con, mais on l’aime… » Belge attitude, l’art de résister au ridicule en l’embrassant. « Toi, tu te souviens de ça, moi, c’est de la folle audace de Pierre Rapsat, qui avait chanté avant Johnny ce soir-là… » Pour Charles Gardier, programmateur en chef et meneur de l’événement avec Jean Steffens, vibrant est le souvenir de Pierre Rapsat, chanteur belge bien méconnu chez nous, mais célébré là-bas, emporté par un cancer en 2002. La grande scène de l’Hôtel de ville porte son nom, et le prix que Lisa LeBlanc vient chercher cette année à Spa est le Rapsat-Lelièvre. « C’était casse-gueule, fallait pas qu’il le fasse, Pierre, et ça c’était magnifiquement passé. »

 

C’est par lui, Rapsat, que les Francos belges ont existé, et surtout, à Spa plutôt qu’ailleurs. Pierre Collard Bovy - le Monique Giroux belge -, journaliste de la RTBF, avait obtenu du patron des FrancoFolies de La Rochelle, l’animateur-acteur à gueule linoventurienne Jean-Louis Foulquier - le Monique Giroux français -, le mandat d’explorer les possibilités d’une franchise belge, dans la foulée des Francos montréalaises déjà couronnées de succès. Rapsat en fit son affaire. « J’ai été le plus dur à convaincre, se souvient Gardier. Mais Pierre était très convaincant. » Il y avait eu pendant des décennies le Festival international de la chanson française de Spa, dans le moule de Granby et de Sopot (en Pologne), Charlebois y avait gagné, ça se passait à l’intérieur du vieux Casino : « J’en avais la nostalgie, mais ce que nous voulions tous, c’était sortir du Casino, mettre en place un grand festival en plein air, beaucoup inspiré par Montréal, l’idée d’un site intégré… »

 

Le Village francofou

 

Au départ, les spectacles extérieurs étaient présentés en toute gratuité au parc de Sept heures, bucolique lieu de promenade très 1900 dans le genre, adossé à la falaise. J’y revois Kevin Parent, Daran et les Chaises, des foules d’abord modestes, puis imposantes, agglutinées. « On y a été prudemment. On a peu à peu créé ce qui est devenu le Village francofou, passant d’une scène à cinq scènes, avec une affiche de plus en plus étoffée. »

 

Aujourd’hui, il n’y a plus que des rencontres professionnelles et des cocktails au Casino (où l’on aura vu Christophe, Beau Dommage réuni, Reggiani, Bashung, Bénabar, Annie Cordy…), presque tout se passe dans le Village francofou, hormis le Franc’off, tremplin des découvertes, et les tournées des « Bars en folie », réquisitionnant restos et bistrots à la grandeur de Spa (véritable parcours du combattant : les Soeurs Boulay y passent cette année). « À un certain moment, il a fallu gérer la sécurité des gens dans ce parc, la gratuité n’était pas possible comme dans votre grand quadrilatère à Montréal, il y avait tout simplement trop de monde devant certaines scènes, des gens venaient faire les poches des festivaliers, on a dû reprendre le contrôle. Il fallait garder l’aspect convivial, et ça passait par une limite de la croissance. »

 

Le festival a aussi vécu une évolution… linguistique. Jusqu’à rendre l’appellation FrancoFolies problématique. Les artistes flamands chantent systématiquement en anglais, de plus en plus d’artistes wallons aussi, des Français itou : il n’y a pratiquement plus que les invités québécois pour garder le fort. L’an dernier, on a eu droit à un Anglais chantant anglais : Hugh Laurie, le Dr House de la série télé, se la jouant bluesman. « Notre mission demeure la même, insiste Gardier :d’abord faire connaître les artistes belges, et d’abord ceux qui chantent en français. Mais nous devons être représentatifs. Il faut le dire, nous avons pâti de cette tendance générale, beaucoup véhiculée par les médias et la pub à travers l’Europe francophone, comme quoi tout ce qui est anglais est in et tout ce qui français est ringard. Un véritable travail de sape. Donc, moi, si je veux convaincre des jeunes de découvrir Saule [le doux géant de la chanson belge, de retour cette année après un long hiatus], il me faut les attirer avec leurs préférés, qui chantent en anglais. Programmer Hugh Laurie a déplacé un très grand nombre de médias qui ne s’intéressaient pas du tout à nous. » Prix à payer ? Le débat continue. « L’important est de ne pas se prendre trop la tête avec ça. S’éclate-t-on encore à Spa ? L’essentiel est là. » Pour le moment, c’est encore la joie. Pas besoin de faire revenir le chameau.

 

 

Sylvain Cormier est invité aux FrancoFolies de Spa par l’organisme Wallonie-Bruxelles Musiques.