De grands moments pianos

À l'instar de Monk, Vijay Iyer est «totalement dans la musique».
Photo: François Pesant Le Devoir À l'instar de Monk, Vijay Iyer est «totalement dans la musique».
Déjà largement plébiscité par la planète jazz, Vijay Iyer a prouvé trois fois plutôt qu'une à Montréal pourquoi il est considéré comme l'un des plus importants pianistes des dernières années. Ses trois concerts ont donné la pleine mesure d'un artiste aux fascinantes conceptions musicales.
 
Jeudi en trio (avec Stephan Crump et Justin Brown), vendredi en duo (avec le pianiste Craig Taborn) et samedi en solo, Iyer a décliné un jazz toujours extrêmement riche, aux inflexions résolument modernes et aux progressions harmoniques étoffées. Son jeu développe un langage qui définit une identité musicale singulière, en marge des schémas jazzistiques traditionnels — tout en étant pourtant bien consciente de la grande histoire du genre.
 
Samedi, ses tableaux en solo évoquaient ainsi clairement la profonde fascination qu'éprouve Vijay Iyer envers Thelonious Monk. Pour décrire le jeu du premier, on s'est souvenu de ce qu'il disait du second lors d'une entrevue accordée au Devoir en 2010. «Ce que j'aime chez Monk? Tout. C'est un modèle. […] Il avait une capacité unique de tout unifier d'une manière très conceptuelle et expérimentale, tout en étant parfaitement cohérente. […] Je pourrais parler en détail de ses grilles harmoniques, de son rythme, de son phrasé, de sa façon d'être totalement dans la musique, de ne jamais faire les choses par hasard.»
 
Or, c'est précisément l'impression que nous a laissée Vijay Iyer dans les derniers jours. Un pianiste «capable de tout unifier d'une manière très conceptuelle et expérimentale», et toujours «parfaitement cohérente». Un pianiste qui utilise les 88 notes du piano comme un large territoire de recherche harmonique et rythmique.
 
Un pianiste, aussi, qui ne fait «jamais les choses par hasard» — le docteur en mathématiques est assurément cartésien dans sa manière d'aborder la structure d'une pièce et d'une improvisation. Iyer sait où il va, et comment y aller. 
 
On peut aussi ajouter qu'à l'instar de Monk, Vijay Iyer est «totalement dans la musique». Samedi, alors qu'il exécutait la deuxième pièce du programme, il s'est arrêté net au détour d'une phrase pour demander aux photographes de sortir. Le «clic» du déclenchement simultané des miroirs des boîtiers le dérangeait. 
 
C'était à la fois compréhensible (vrai que dans un spectacle solo, le moindre bruit déconcentre) et un peu déplacé comme remarque (les photographes professionnels ont droit à une dizaine de minutes au début de chaque spectacle pour prendre les photos, et c'est toujours fait avec la discrétion possible). Mais cela démontrait au moins une chose: quand Vijay Iyer plonge au coeur de sa musique, il le fait complètement. Investissement total. 
 
On note à travers les trois soirées le flot de couleurs, de textures, de climats, une maîtrise technique remarquable (virtuose, assurément, mais de manière justifiée), un goût pour la dissonance (à la Monk, quoi), un fort alliage de nuances, des improvisations inspirées (avec Craig Taborn, notamment), bref, de réels grands moments pianos. 
 
Peyroux en langueur
 
On apprécie la chanteuse Madeleine Peyroux sur disque. Mais sur scène? C'est plus difficile. Son dernier passage, en 2011, n'avait pas été convaincant. Samedi soir, au théâtre Maisonneuve, la chanteuse était visiblement en meilleure forme durant les 60 minutes vues et entendues. Ce qui n'a toutefois pas changé l'impression d'un spectacle trop linéaire et dépourvu d'énergie. Plat, en somme. 
 
Beaucoup de cordes sur scène (violons, violoncelle, guitares, contrebasse) entouraient Peyroux, qui  a livré le contenu de son album «The Blue Room», consacré en partie au répertoire du Modern Sounds in Country and Western Music de Ray Charles. Bel écrin, belles chansons, sa voix a un grain agréable, écorché, son phrasé en léger décalage avec le rythme impose une signature vocale intéressante, sauf que...
 
Madeleine Peyroux semble manquer d'ampleur pour une salle comme le théâtre Maisonneuve. Et ce manque de puissance n'est pas compensé par une quelconque passion perceptible qui permettrait d'indiquer au spectateur qu'il se passe quelque chose sur scène. Justement, il ne se passe rien: pas d'émotion. D'une chanson l'autre, le même rythme global langoureux, chaloupé, un peu poussif, la même approche appliquée à toutes les chansons, même au détriment de celles-ci (La Javanaise). Bref: bof! 
 
Le Devoir

À voir en vidéo