FIJM - Belle & Sebastian: l'exquise occasion

Belle & Sebastian à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, vendredi soir.
Photo: François Pesant - Le Devoir Belle & Sebastian à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, vendredi soir.
La scène était pleine d’instruments sur plusieurs niveaux, comme la fois où Brian Wilson était venu présenter SMiLE, son chef d’œuvre enfin achevé: une scène de musique ambitieuse, complexe et baroque. Déjà, ils sont sept, les Écossais de Belle & Sebastian: avec une section de cordes en plus, ça faisait du monde et ça faisait saliver. Pouvaient-elles être encore plus belles que sur disque, ces chansons si fines du groupe culte de Glasgow? L’exquise occasion que c’était, vendredi soir au FIJM! Les fans se pinçaient, tout un Wilfrid de petits bleus sur les bras, prix du rêve exaucé. 
 
Et le dandy-chanteur Stuart Murdoch s’est amené après tout ce beau monde sur cette belle scène pleine, et d’emblée, dans la pièce d’intro instrumentale, c’était exquis. De la pop baroque de génie, réservée à ceux qui savent: assez de gens à Montréal pour remplir un Wilfrid, pas assez pour percer le plafond de verre du succès grand public, et c’est très bien ainsi. I’m A Cuckoo était admirable d’intelligence et de groove à la fois, comme si les Zombies avaient un jour enregistré chez Motown. Another Sunny Day se révélait encore plus somptueuse en spectacle, c’était à peine possible et pourtant ce l’était. 
 
Tout baignait, la sono difficile de Wilfrid n’avait pas résisté à cette savante musique sans doute assortie d’un savant sonorisateur, et Murdoch était tout guilleret de joie. «I LOOOVE this place, it’s a little bit posh, isn’t it?» Et toisant la foule, mesurant la grandeur du lieu: «This is just like a sea, it’s great, I LOVE IT!» Vous me direz: ils disent tous ça. Bien sûr. Mais sans ce frétillement d’enfant dans le timbre, je dirais. Stars Of Track And Field, délicate et acoustique, rappelait un peu le Donovan de Wear Your Love Like Heaven: de la pop baroque un plus plus folk, avec un solo de trompette idéalement idoine. Et ensuite, et ensuite? Dirty Dream #2 a fourni à Jackson l’occasion de prendre l’auditoire à partie: il y a une partie parlée au milieu, pour jeune fille, et comme toutes les jeunes filles dans Wilfrid connaissaient la chanson, la première volontaire vue s’est retrouvée sur scène, et elle s’est fort bien acquittée de sa tâche, malgré l’excitation. 
 
To Be Myself Completely, un morceau rarement joué par Belle & Sebastian, continuait ce rêve éveillé: c’est Stevie Jackson, le guitariste rythmique et chanteur d’appoint (ils chantent presque tous dans ce groupe, harmonies complexes et inouïes), qui officiait. Un drôle de grand frisé à lunettes, qui me faisait irrésistiblement penser au drôle de frisé à lunettes des Turtles, Mark Volman, au temps de Happy Together. D’autant que la chanson était particulièrement 1967 dans les jeux d’accords majeurs et mineurs; on n’était pas loin. Mais encore? Lord Anthony était pure merveille dans son écrin des cordes, et notre Stuart en a encore profité pour inviter une jeune fille, au bord de la scène cette fois… pour le maquiller au moment opportun. Étrange et fascinant moment.
 
Bonjour monsieur Cohen 
 
Ce qui venait après était encore plus singulier. Notre heureux homme a relaté sa promenade de l’après-midi dans Westmount («It’s where the rich people live, isn’t it? A bit posh…») et tissé un lien avec le film de cinéma-vérité de 1965, Ladies And Gentlemen… Mr. Leonard Cohen: on a de la culture ou pas, lui en a. Et Murdoch de lire un peu de la narration poétique du grand Montréalais, extrait déniché l’après-midi même sur Internet. «At night, the park was his domain…» Ai-je dit exquis? Plusieurs fois déjà? Ah bon. 
 
Tout était ainsi une joie pour l’intelligence, et baume sur le cœur à la fois, car ces chansons brillantissimes sont aussi fort sensibles: je pense à Piazza, New York Catcher, morceau uptempo acoustique très Simon & Garfunkel dans le genre, un peu Donovan aussi, avec le baroque de Belle & Sebastian en plus dans la manière. Je pense à The Loneliness Of A Middle Distance Runner (titre qui est une variante d’un titre de film nouvelle vague de 1962, tiré d’une nouvelle d’Alan Sillitoe: ça c’est de la culture): difficile d’imaginer plus étonnante adaptation que cette chanson, donnée en funky-soul des années 1970. Ce groupe est capable de grands écarts stylistiques, sans se perdre. 
 
Claqué (les yeux me fermaient, ça sent la fin de festival), j’ai quitté à regret après The Model; il restait encore quatre titres à la liste prévue: nul doute que cette baignade passée à se laisser flotter dans la félicité allait durer jusqu’à la toute fin. Sept ans après le passage du groupe au Métropolis, ce trop rare rendez-vous aura été goûté de bout en bout, je fais confiance là-dessus aux fans plus fans que moi.

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