La nature de la liberté

Après des années à sortir des disques enregistrés en public sur sa propre étiquette, le saxophoniste Tim Berne (à droite) bénéficie maintenant de la machine du prestigieux label ECM pour Snake Oil.
Photo: FIJM Après des années à sortir des disques enregistrés en public sur sa propre étiquette, le saxophoniste Tim Berne (à droite) bénéficie maintenant de la machine du prestigieux label ECM pour Snake Oil.

Figure de proue de l’avant-garde jazzistique new-yorkaise, le saxophoniste Tim Berne profite d’une visibilité nouvelle depuis la parution de son album Snake Oil, en 2012. Plus accessible, mieux encadré, bien distribué, l’album lui ouvre des portes… qui ne changent pas grand-chose aux convictions de Tim Berne. Intègre un jour, intègre toujours.

Après des années à sortir des disques enregistrés en public (c’est moins cher) sur sa propre étiquette (Screwgun), Tim Berne bénéficie maintenant de la machine du prestigieux label ECM pour Snake Oil. Enregistré en studio, l’album présente une musique moins aride que les productions précédentes de Berne (tout en demeurant plutôt exigeante), et a reçu des critiques élogieuses.


« J’ai certainement été influencé par le fait que j’allais travailler avec Manfred Eicher [légendaire patron et producteur d’ECM], dit Berne en entretien téléphonique. J’ai tellement fait de choses par moi-même, c’est bien que quelqu’un d’autre ait une perspective sur ma musique. Je suis arrivé en studio confiant, avec l’impression de n’avoir rien à prouver à moi-même. J’ai donc pris comme un soulagement d’avoir quelqu’un qui regarde le projet et fournit des idées. »


Après des années de production à la bonne franquette, Tim Berne dit avoir « pris avantage du fait que l’album allait bien sonner parce [qu’il est enregistré] en studio, avec un vrai producteur. L’approche est différente d’un disque live. Le live est un instantané. En studio, il faut atteindre un autre niveau, se soucier des détails. » Un niveau où il a voulu pousser sa « sensibilité harmonique » et où il s’est concentré « autant sur la composition que l’improvisation ».


Cela fait, Tim Berne se rend compte aujourd’hui des vertus d’avoir une entente avec un label aussi respecté. « La différence est remarquable ! Je suis content des disques que j’ai faits dans le passé. Mais en matière de promotion, une chose que je n’ai jamais vraiment faite parce que ça ne m’intéresse pas, je remarque que les médias vous prennent plus au sérieux si les choses sont présentées d’une certaine façon. Ça donne une certaine crédibilité plus difficile à atteindre avec sa propre maison de disque. Ça ne donne pas nécessairement plus de concerts, mais ça donne de meilleurs concerts. » Son passage au Festival international de jazz de Montréal sera d’ailleurs son premier.


Jouer, et jouer


Mais Tim Berne précise que tout ça ne change pas grand-chose à sa vie. « Je ne suis certainement pas là pour la gloire,dit-il. Je veux seulement jouer. Et jouer encore. Tant mieux si l’attention médiatique - qui n’est pas toujours accordée pour les bonnes raisons - permet ça. C’est tout. »


Musicien en constante évolution, Tim Berne se dit très heureux de la composition de son groupe actuel, qui comprend Oscar Noriega à la clarinette, Matt Mitchell au piano et Ches Smith à la batterie. « Ça fait quatre ans qu’on joue ensemble, mais j’ai attendu longtemps avant qu’on enregistre. Je sentais que le groupe évoluait beaucoup. Tous les six mois, un changement majeur survenait. Plein de choses se passent avec ce quartet. »


Mais il a fallu un peu de temps pour que les choses tombent en place. « Ces gars étaient nouveaux dans mon monde, dit-il. Ça leur a pris un moment pour comprendre mon sens du rythme et la nature de la liberté que je souhaite. » Parce que sa musique est très libre, bien sûr, mais pas dénuée de structure. Au contraire.


« Il y a une responsabilité implicite pour les transitions. Il faut, collectivement, arriver à un certain accord avant d’avancer, et c’est forcément un peu arbitraire. Parfois, c’est moi qui mène. Parfois non. Il faut être complètement présent, attentif, conscient de la pièce comme d’un morceau entier. On n’est pas du tout dans l’approche “joue ton solo et attends le prochain tour”. »


Tim Berne dit aimer « quand les choses arrivent de manière organique, quand tout le monde comprend ce [qu’il] cherche sans [qu’il ait] besoin de le dire ». Une formule exigeante pour les musiciens, reconnaît-il. Mais bon : ces gars sont des professionnels, après tout. « Et je ne suis pas fasciste, ajoute Berne. Un mauvais show, ça arrive. »