JD McPherson - Le rock’n’roll, projet esthétique

JD McPherson (à droite) a été jusqu’à pas si longtemps professeur d’art. Sa biographie le présente comme un « visual artist » d’abord, chanteur-guitariste ensuite.
Photo: FIJM JD McPherson (à droite) a été jusqu’à pas si longtemps professeur d’art. Sa biographie le présente comme un « visual artist » d’abord, chanteur-guitariste ensuite.

Il faut l’entendre, par-dessus les bruits étouffés de la route, dans l’autocar de tournée qui revient du festival Bonnaroo, proclamant le génie de Bo Diddley. « Il a tellement innové, autant au chapitre du son que de la rythmique. Cette idée de ramener la chanson à un seul accord, de tout mettre au service du Bo Diddley Beat, tout en trafiquant le son au point qu’on ne sait même plus si c’est une guitare ou une machine industrielle, pour moi, c’est totalement avant-gardiste. Ce qu’il fait, Bo, sans le savoir, c’est de l’art abstrait. »

JD McPherson a été jusqu’à pas si longtemps prof d’art. Sa bio le présente comme un « visual artist » d’abord, chanteur-guitariste ensuite. Et Signs & Signifiers, le formidable disque de rock’n’roll et de r’n’b des origines qu’il a enregistré l’an dernier à Chicago au studio maison « primitif, amplis à lampes seulement » de Jimmy Sutton (patron-contrebassiste de l’étiquette Histyle), a été conçu comme un « projet esthétique ». Une expérience d’art brut, entre deux séances de correction de travaux d’étudiants. « Je n’avais pas du tout l’intention de quitter mon emploi de prof au moment de faire l’album. Je n’avais certainement pas l’ambition de me faire un nom dans l’industrie. Je voulais seulement créer le meilleur disque de rock’n’roll possible aujourd’hui, sans nostalgie aucune, mais dans l’esprit spontané de création qui régissait les sessions aux grandes heures des disques Chess, Sun ou Specialty. »


À savoir : la prise directe, tout le monde en même temps, voix et instruments, avec micros d’époque et console assortie. Pas tellement par esprit muséal que par volonté de retrouver les conditions gagnantes du Big Bang du rock’n’roll, où la ferveur de la performance primait sur la perfection du jeu. « Même si on fait des chansons qui sont volontairement proches de ce que faisait un Little Richard ou un Larry Williams chez Specialty [North Side Gal], ou les Coasters chez Atlantic [Scandalous], ou Chuck Berry chez Chess [Dimes For Nickels], ce sont des chansons de moi qu’on joue de cette façon primitive, tout le projet tient dans ce traitement qui rend la musique éternellement fraîche, vibrante et vraie. L’idée n’est pas de recréer le passé, mais de comprendre par la pratique, par l’application sur mon matériel, ce qui en fait l’intemporalité, la vitalité. »


L’esprit rock


Premier constat : il ne faut jamais rien corriger. Jouer, jouer, jouer, prendre la prise qui colle, et puis voilà. « L’oreille des gens n’est plus excitée, trop d’années de batteries alignées électroniquement et d’auto-tune ont endormi les réactions naturelles à un orchestre qui joue serré mais pas toujours en droite ligne. Il faut entendre le lieu, get the feel of the room, c’est pourquoi nous avons enregistré très vite, trois-quatre chansons par jour. En gardant souvent les premières prises. »


JD McPherson, fils de l’Oklahoma qui a grandi dans un ranch à bestiaux, a compris l’esprit rock en jouant avec tout un tas de groupes punk. Tout est parti des Smiths et autres Clash. « Le punk a été ma porte d’entrée, à l’adolescence. C’est une culture. Une attitude. Tu comprends des choses de base, il y a des pistes. T’écoutes The Clash, il y a du rockabilly, du ska, du reggae, du rock steady. Tôt ou tard tu creuses et ça t’amène ailleurs, mais tu n’oublies jamais le sentiment d’urgence. » Simplifions : The Clash joue I Fought the Law, reprise du Bobby Fuller Four ; Fuller jouait sa rythmique à la Buddy Holly, lequel empruntait beaucoup à… Bo Diddley (entre autres). Vite fait, on remonte de plusieurs décennies et nous voilà au Big Bang.


« Et moi, je trempe le trémolo de Bo Diddley, et le rythme de Bo Diddley, dans le marécage de Signs & Signifiers. Ça devient du Bo ralenti, imprégné, sombre. C’est comme la peinture, la sculpture ; tu travailles à partir d’éléments fondamentaux et tu expérimentes. Quand on pense à ces sons, ce trémolo de Bo par exemple, on se rend compte que c’est un point de départ, et qu’on est tellement vite passés à autre chose dans l’histoire du rock que ce son-là n’a pas vraiment eu le temps de respirer, de bouger. Toutes ces musiques des premières années du rock n’ont pas vécu leur plein potentiel. C’est un peu ma mission. »


Dans le spectacle qu’il présentera ce dimanche à L’Astral (avec Jimmy Sutton et Alex Hall autour de lui), JD ne se gênera pas pour augmenter l’album de reprises choisies. « Le principe, c’est la redécouverte. Oui, nous faisons du Chuck Berry, mais plutôt Beautiful Delilah. Nous ressortons de nulle part un fantastique morceau de Jackie Brenston-Ike Turner, non pas Rocket’88, mais Trouble Up the Road. » Tout est possible, le rock’n’roll est affaire d’énergie brute et de liberté. « Il nous arrive d’adapter du drôle de matériel à notre manière. On a ainsi repris du Jesus and Mary Chain, mais comme si c’était une chanson d’Eddie Cochran, et ça fonctionnait parfaitement. » C’est bien ça le plus beau : personne n’en doute.