Musique classique - Les leçons d’Olivier Latry, interprète musicologue

«La musicologie est une nécessité pour le musicien actuel. Nous ne pouvons plus jouer la musique sans la savoir. L’expression première et le sentiment premier ne suffisent pas.» — Olivier Latry
Photo: François Pesant - Le Devoir «La musicologie est une nécessité pour le musicien actuel. Nous ne pouvons plus jouer la musique sans la savoir. L’expression première et le sentiment premier ne suffisent pas.» — Olivier Latry

L’organiste de Notre-Dame de Paris, Olivier Latry, est l’homme de confiance de Kent Nagano dans la supervision de la conception de l’orgue de la Maison symphonique de Montréal par le facteur québécois Casavant frères. Latry sera à Montréal du 8 au 18 juillet pour enseigner l’oeuvre de Louis Vierne dans le cadre de l’Académie d’orgue de McGill, dont il donnera le récital de clôture. Il vient aussi de faire paraître sur étiquette Naïve un disque remarquable, Trois siècles d’orgue à Notre-Dame de Paris.


Lors de son séjour à Montréal, Olivier Latry va être au four et au moulin, entre l’enseignement aux élèves de l’Académie d’orgue et la supervision de l’installation de l’orgue à la Maison symphonique. Et ce n’est pas fini : « Je reviendrai une ou deux fois avant la fin de l’année pour le suivi des travaux », dit l’organiste au Devoir. L’orgue Pierre-Béïque sera inauguré en mai 2014 et jusqu’ici tout va bien. Olivier Latry trouve « fabuleuse » la « conjugaison des bonnes volontés » autour du projet. « Architectes, acousticiens, Casavant, moi-même, nous avons tous évolué, confronté nos avis. » L’organiste a été touché de voir ses partenaires de Casavant lui rendre visite lorsqu’il préparait des concerts, « juste pour voir ce que j’attendais d’un son, pourquoi je registrais de telle ou telle manière ». Il conclut : « Il ne faut pas se tromper dans la phase finale, mais jusqu’à présent, c’est très bien parti. »


Les ressources de Notre-Dame


À l’Académie d’orgue de McGill, Latry enseignera la musique de Louis Vierne (1870-1937), l’un des grands représentants de l’orgue symphonique français qui, dans les années 20, visita l’Amérique du Nord, riche en instruments qui peuvent servir sa musique. Aux yeux de l’organiste de Notre-Dame, Vierne reste cantonné au monde des organistes. « Il y a des compositeurs organistes et des organistes compositeurs. Messiaen est d’abord compositeur ; Vierne, d’abord organiste. Vierne a une part importante dans l’évolution du monde de l’orgue, pas dans l’évolution du monde de la musique. » Latry précise que cette constatation n’enlève rien à la haute qualité de ses oeuvres. Il a d’ailleurs été surpris de recevoir trois rappels du public du Musikverein de Vienne à l’issue de l’exécution du Clair de lune de Vierne, qui figure sur le disque Trois siècles d’orgue à Notre-Dame de Paris paru il y a quelques jours.


Cet enregistrement est surprenant par la palette sonore de l’instrument parisien, mais aussi par son inattendue adéquation avec des répertoires plus anciens. Latry acquiesce à la remarque : « On n’y pense pas, mais à l’orgue de Notre-Dame, tout le matériel de Clicquot du XVIIIe siècle a été préservé ; il n’a pas été touché par Cavaillé-Coll et assurément pas par ses successeurs. Donc, le grand jeu qu’on entend dans D’Aquin ou Balbastre, c’est le mélange que ces organistes-là ont entendu à leur époque. »


Si l’orgue de Notre-Dame a rarement été employé dans cette musique, c’est parce que la France est riche en orgues classiques vers lesquels on se tourne naturellement pour enregistrer ce répertoire. « J’avais moi-même enregistré à Poitiers [orgue Clicquot d’origine], il y a 20 ans, un disque d’oeuvres des premiers organistes de Notre-Dame », concède Olivier Latry, qui s’avoue subjugué par le rendu sonore du nouveau CD Naïve.

 

Disque et orgue


Olivier Latry a gravé l’intégrale de l’oeuvre d’orgue de Messiaen pour Deutsche Grammophon. Deux parutions sont venues ensuite chez DG, mais sans lendemains. « J’ai voulu enregistrer Franck ; ils ont détourné le projet en appelant cela In Spiritum ! Il fallait un concept plutôt d’une oeuvre d’un compositeur… Le troisième disque, c’était Midnight at Notre-Dame, des transcriptions, parce qu’ils voulaient bien de l’orgue… mais qui ne soit pas trop de l’orgue ! C’est un délire total ! C’est dommage d’en arriver là. »


Il y a disette de grands enregistrements d’orgue et nous sommes aux antipodes de la pléthore des années 60 et 70. « On pouvait alors enregistrer tout parce qu’il n’y avait rien avant, constate Olivier Latry. Mais les musiciens, et pas seulement les organistes, ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. C’était trop facile de faire ce qu’ils voulaient sans même se demander ce que le public était capable de recevoir et sans souci de la transmission d’un vrai message musical. » Latry fait ici un parallèle avec la création contemporaine. « À partir du moment où les musiciens se sont fait plaisir, il y a eu un phénomène de mode, allant très loin dans la dissonance ou dans l’avant-gardisme. Et le public n’a plus suivi. »


L’interprète considère aussi que le public s’est lassé « d’interprétations pasteurisées ». Il avance cela, car il se dit « très branché musicologie ». « La musicologie est une nécessité pour le musicien actuel. Nous ne pouvons plus jouer la musique sans la savoir. L’expression première et le sentiment premier ne suffisent pas. On est obligé d’étayer par une recherche. »


Pour transmettre son message à travers des enregistrements, Latry collabore désormais avec l’étiquette française Naïve car, après avoir réalisé des CD pour des labels spécialisés dans la musique d’orgue, il juge important de faire partie d’une « maison généraliste » afin de « faire sortir l’orgue de son carcan et de son ghetto ». Il plaide aussi pour davantage d’enregistrements sur des orgues de salles de concert. « J’ai enregistré deux CD dans la salle de Liège. J’espère que l’on pourra le faire sur les orgues sur lesquels je suis consultant actuellement : Montréal et Paris. C’est aussi le moyen d’amener le public à autre chose. » À Vienne, où il n’y avait pas eu de récital d’orgue au Musikverein depuis plus de 15 ans, Olivier Latry a joué les transcriptions de la Dansemacabre de Saint-Saëns, de la Chaconne de Bach et du prélude de Tristan et Isolde de Wagner. « Une piste à explorer », nous dit-il en dévoilant ses intentions.

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