FIJM – Deux barbus immobiles dans l’embrouillamini

Leon Russell
Photo: François Pesant Le Devoir Leon Russell

Le type à ma droite, à chaque fin de chanson, se levait. Pas pour applaudir. Pour faire des grands gestes dans la direction générale de la console de son. Les mains au ciel, surtout. Comprendre: plus fort, le piano! Assis, le monsieur me prenait à partie: «Vous allez l’écrire, hein? Que c’est insultant, du mauvais son comme ça, au prix que ça coûte!!!» Pour faire exprès, ça a fini par s’arranger un peu, la fameuse voix nasillarde de Mac Rebennack, le bon Dr. John, se démarquant enfin, ses accords au piano devenant un peu plus distincts dans Big Shot et le medley Witchy Red / Gris Gris. Arrivé à Right Place Wrong Time, son clavier résonnait presque aussi fort que le Fender Rhodes à l’époque.

N’empêche, le mal était fait. Le dommage déjà scoré, comme disaient Paul et Paul. La mauvaise impression imprimée dans le corps. Le corps défendant. Ça avait commencé tellement mal avec Leon Russell, deux heures et demie plus tôt: avait-on été aussi mal servis qu’en première partie de ce programme double de légendes vivantes au théâtre Maisonneuve ce mercredi soir au FIJM? L’embrouillamini, les amis, l’embrouillamini. Qui plus est, l’embrouillamini à fort volume. À casser les oreilles. À noyer la fameuse voix nasillarde de Leon Russell (lui-même déjà à moitié caché par un ordi mal placé) jusqu’à ce que ses musiciens se retirent momentanément aux trois quarts de son parcours. Pas trop fortiches musiciens non plus: des piétons.

Des piétons d’autant piétons que la comparaison était inévitable: il a tellement joué avec les meilleurs, le Leon. Déjà, dans les années 1960, il était un as, et côtoyait des as: musicien de session d’élite à Los Angeles, l’un des Shindogs de l’émission Shindig!, puis chef d’orchestre des Englishmen de Joe Cocker, copain de George Harrison, Ringo Starr et compagnie, vedette inattendue du Concert For Bangla Desh, on n’a connu de lui que l’excellence. Le trouver mercredi avec un band de club à peine capable d’assurer attristait. Le voir s’ingénier à tapisser la place de sons synthétiques de Casio des années 1980 attristait plus encore. Gâchis, quel gâchis!

On l’a retrouvé brièvement, le Leon génial, dans la portion solo. Malgré ses épais coussins de faux Casio, on entendait enfin ce timbre si particulier, cette manière de phraser rien qu’à lui, dans  Masquerade, My Sweet Emily, A Song For You. La finale, un medley très mal agencé qui liait Jumping Jack Flash, Papa Was A Rollin’ Stone, Paint It Black et Kansas City, suivi d’un malencontreux Roll Over Beethoven, aura vite fait de saboter l’embellie.

Dr. John a un vrai piano, mais on ne l’entend pas

Ça augurait mieux pour le roi vaudou de La Nouvelle-Orléans. Un beau grand piano à queue, un petit clavier adjacent pas dans le chemin, le grand traitement. Ainsi qu’une scène bien agencée, des musiciens stylés, une tromboniste dégourdie: bons signes. Bons signes, mais toujours pas de bon son: ce splendide piano, la voix de Mac, tout s’engouffrait dans le nouvel embrouillamini, d’entrée de jeu. Iko Iko: bousillée. Renegade: à grincer. Locked Down, Revolution, Ice Age: pas terribles, mais un peu mieux mixées, le gars de la sono trouvait finalement ses marques. Mon voisin maugréait, dans sa belle colère honnête, alors que la salle semblait généralement contente quand même: quand on a payé cher sa place, chez nous, il faut être content proportionnellement. Misère.

À Gris Gris, le bon docteur s’était levé, avait tapoté ses colifichets, s’était dandiné, le spectacle avait finalement lieu. Groove plus envoûtant, arrangements enfin placés dans le spectre sonore, on y était. Le bon temps pouvait rouler, il a dûment roulé, trois quarts d'heure de plus. Ce n’était pas rien, mais quand même trop peu trop tard pour se souvenir en bien de cette soirée de prestige: il y a des mauvais goûts que les élixirs d’un bon docteur ne peuvent plus enlever de la bouche. Deux barbus immobiles dans l’embrouillamini, voilà ce dont on se rappellera.

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