FIJM - L'origine du monde, avec Chris Isaak


	L’homme à la fabuleuse voix royorbisonienne, Chris Isaak, se fait confectionner ses habits sur mesure par le tailleur Jaime Western.
Photo: Agence France-Presse (photo) Laura Cavanaugh
L’homme à la fabuleuse voix royorbisonienne, Chris Isaak, se fait confectionner ses habits sur mesure par le tailleur Jaime Western.

Histoire de préserver sa voix — sa fabuleuse voix royorbisonnienne, encore puissante et pure un quart de siècle après Wicked Game, rappelez-vous, la chanson-thème de Wild At Heart, le film de David Lynch —, Chris Isaak a mené par écrit la ronde promo du spectacle qui le ramène ce jeudi à Montréal en programme double avec Lyle Lovett. Il resservira en plus ramassé la soirée de novembre dernier au St-Denis, hommage irradiant aux disques Sun et au big bang du rock’n’roll, éblouissante leçon d’entertainment qui lui vaut cette fois la vedette au FIJM et un plein Wilfrid. Manquera seulement derrière la batterie le fidèle Kenney Dale Johnson, qui combat un cancer. Le questionnaire commence là: prenons des nouvelles de Kenney.

Le Devoir: Le plus important d’abord: comment va Kenney?

Chris Isaak: Même malade, Kenney est plus fort que la plupart des hommes dans la force de l’âge. Il peut encore soulever une petite automobile, et il court — littéralement — rois à cinq milles chaque matin. En d’autres mots: il va bien!

Devoir: Ainsi le décrivez-vous sur le site chrisisaak.com: «my longtime partner in fun and swinging». Trente ans de route, de studio, de musique avec le même batteur: pourquoi lui?

Isaak: C’est l’un des plus intéressants personnages que j’ai eu l’honneur de croiser dans ma vie. Il a l’esprit très «small-town America», il est drôle comme un comique de stand-up, carrément brillant (il lit les section des journaux que personne ne lit), et il est doté d’une mémoire phénoménale. Et il ne dit jamais rien, à moins que ce soit hilarant!

Devoir: Vos parents possédaient une petite collection de disques dont vous parlez beaucoup, tous bons, tous essentiels. Ces disques Sun de vos parents, c’était quoi? Des 45-tours, des 78-tours? Ils vaudraient une petite fortune aujourd’hui…

Isaak: Un peu de tout, fourgué dans une caisse de fruits. Ces disques ont été joués jusqu’à ce que les sillons soient gris.

Devoir: Saviez-vous d’instinct qu’ils n’étaient pas ordinaires?

Isaak: Je savais que Jerry Lee et Orbison et Elvis et Cash… provenaient d’un lieu infiniment cool et je voulais m’y rendre!

Devoir: Souvenirs des premières écoutes?

Isaak: Mon père les faisait jouer, je les écoutais sans rien dire, stupéfié, pétrifié. Je ne bougeais que pour soulever le bras du tourne-disques à la fin.

Devoir: Est-ce que le Hi-Fi familial était l’un de ces grands meubles interminables?

Isaak: C’était un machin bon marché, grand comme une boîte à souliers, portatif. On le déposait sur la table, et on déployait les haut-parleurs! Mais quand ce petit Hi-Fi est arrivé chez nous, c’était comme si les portes du Paradis s’ouvraient. Jusqu’alors, tout ce que nous avions pour nous distraire, c’était le bruit des autos dans la rue: nous jouions à reconnaître les marques selon le moteur. C’était avant l’avènement du câble…

Devoir: Dans les années 1970, alors que vous étiez au Japon, vous vous êtes procuré la compilation The Sun Sessions, le meilleur d’Elvis première époque… et tout a basculé.

Isaak: C’était le son. Tellement simple, condensé, sauvage… et garant de total plaisir. La chanson qui m’a frappé d’abord était une ballade, I’ll Never Let You Go. Ma vie en a été changée. Vraiment. Je voulais faire ça et rien d’autre.

Devoir: Que faisiez-vous donc au Japon, jeune homme de Stockton, en Californie, fils d’opérateur de chariot élévateur et d’employée de compagnie de croustilles?

Isaak: J’ai grandi dans une ville où les seules personnes qui en sortaient entraient dans l’armée ou échouaient à la prison d’état. Je n’étais pas à mon mieux en vert khaki, ni en rayures noires et blanches, alors je me suis retrouvé au Japon dans un programme études-boxe, mais j’étais poids léger et ils n’avaient pas de catégorie poids léger… Mon expérience japonaise a été excellente à tous points de vue, les gens, le dépaysement, tout. Je provenais d’un lieu dur, et au Japon, je découvrais la gentillesse.

Devoir: 
L’album Beyond The Sun, comme son titre l’indique, ratisse assez large. Tout part de Sun, mais ça rayonne jusqu’à Elvis après l’armée, jusqu’à Roy Orbison et son Oh, Pretty Woman…

Isaak: J’y ai mis assez de succès pour que les gens s’y retrouvent, mais je voulais aussi une part de découverte, ou de redécouverte. I’m trying to spread the news I guess. [Allusion à l’hymne rockabilly d’Elvis, reprise de Roy Brown, Good Rockin’ Tonight: «Have you heard the news / There’s good rockin’ tonight…»]

Devoir:
 Ça va chercher loin, par moments. Miss Pearl est une sacrée trouvaille. Résultat de vastes recherches post-doctorales?

Isaak: J’ai traversé mes études sans rien étudier. J’écoute tout ce qui me fait tourner la tête, voilà tout.

Devoir: Se trouver à Memphis dans la petite pièce qui servait de studio à Sun Records, est une expérience quasi religieuse. Que ce soit en touriste, ou pour y enregistrer, les vibrations sont là…

Isaak: 
C’est un lieu parfait. Idéales dimensions, idéale résonance. Ça s’entend dès que tu parles, encore plus quand tu te mets à chanter. Et Elvis est là, on le sent, je le disais à Kenney. Elvis et les autres. Des fantômes chantants et souriants.

Devoir: Jack Clement est le grand lien entre le passé et le présent, dans ce projet. Il a joué sur les disques Sun, et il joue sur Beyond The Sun…

Isaak:
 Jack Clement a joué sur tous les disques Sun de Jerry Lee Lewis, il a été notre inspiration. Et quel musicien, encore maintenant! Personne n’est de taille, qu’il s’agisse de danser, boire ou travailler. Un soir, il a demandé à ma gérante de danser, elle était intimidée, mais avant qu’elle réagisse, il avait sorti une carte d’affaires de sa veste: “Jack Clement, Dance Instructor”… C’est un géant. Nous avions aussi en studio le guitariste qui jouait avec tout le monde chez Sun, Roland James. Un type pince-sans-rire, mais gentil et patient, on pouvait lui poser toutes les questions qu’on voulait à propos des amplis et de Jerry Lee…

Devoir: Parlons de Roy Orbison. Pourquoi reprendre son plus grand succès, Oh, Pretty Woman, alors que son répertoire est immense. Pourquoi pas Leah, par exemple?

Isaak: J’ai chanté Leah dans un hommage à Roy, alors pour moi, curieusement, c’est Oh, Pretty Woman qui sonne neuf. J’aime l’histoire: «Wait, what do I see… is she walking back to me?» J’adore ça. Roy et sa femme étaient des amis, j’ai pu le côtoyer. L’un des grands gentilhommes que ce monde a connu. Il me manque, j’ai peine à croire qu’il est mort à 52 ans et que j’en ai 57…

Devoir: Impossible de passer à côté de Wicked Game. L’interpréter soir après soir, plaisir intact?

 

Isaak: J’adore la chanter!

 

Devoir: La guitare, dans Wicked Game, dans Blue Hotel aussi, toute cette première période, est très Shadows, le groupe instrumental britannique. À quel point était-ce intentionnel?

Isaak: J’étais très fan. J’ai littéralement passé une journée entière à écouter le son de guitare de Hank Marvin [le légendaire manieur de Strat des Shadows], une seule chanson sur repeat. J’ai eu l’occasion de le rencontrer en Australie. Il ne m’a rien reproché!

Devoir: Dans le spectacle, il y a un équilibre à maintenir entre votre propre matériel et le projet Beyond The Sun. Quelles anciennes de Chris Isaak incorporer, telle est la question…

Isaak:
J’essaie simplement de jouer les chansons de moi que les gens veulent entendre. Tout est en fonction d’eux, ce sont eux qui ont engagé la gardienne, eux qui se sont déplacés. Je veux qu’ils s’amusent. Nos costumes flamboyants, c’est pour ça, y compris celui tout en miroirs qui pèse 50 livres. C’est le poids du plaisir!

Devoir: Vous descendez dans la salle, courez partout, il y a une proximité très jouissive dans le spectacle…

Isaak: Je ne suis pas fait en chocolat. Je ne fondrai pas, on peut me toucher, alors j’y vais!

Devoir: Nous n’avons jamais vu ici The Chris Isaak Show (une curieuse comédie de situation, fausse téléréalité, diffusée entre 2001 et 2004). Qu’a-t-on raté?

Isaak: Mon batteur était génial! Quant à moi… à chaque fois que j’étais dans une scène, les autres se levaient et allaient se faire des sandwiches.

Devoir: L’émission de variétés The Chris Isaak Hour nous a également échappée. Vous y rencontriez vos pairs, de Glen Campbell à Yusef Islam (Cat Stevens), et jouiez avec tout le monde…

Isaak:
Je vis la vie dont je rêvais, enfant. Tous ces gens que j’avais écoutés, je ne croyais JAMAIS les rencontrer. Quel monde! Interviewer des artistes m’a donné beaucoup de respect pour les interviewers. Mais personne n’avait la grosse tête avec moi. Glen Campbell était un vrai joueur de guitare, il continuait pendant les pauses… Stevie Nicks était la star qu’elle est, reine du rock’n’roll, mais elle était contente de pouvoir parler de musique, ça arrive tellement peu à la télévision. J’étais ravi de lui donner cette voix.

Devoir: Parlons fringues, pour finir. Ces splendides habits western d’inspiration Nudie, vous les dénichez où?

Isaak: J’en ai tout un placard! Un type formidable me les confectionne, Jaime Western Tailor, sur Lankershim Street à Los Angeles. Vous devriez vous en faire faire un, on se sent comme un million de dollars et ça fait peur aux enfants. La preuve, quand j’ai rencontré le président Bush, il en voulait un…


Devoir: Merci, Chris Isaak.
 

Isaak: Thanks! See you at the show. All the best, Chris.

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