Charles Lloyd en sherpa du jazz

Charles Lloyd était en formule trio dimanche avec Jason Moran au piano et Bill Frisell à la guitare.
Photo: Denis Alix FIJM Charles Lloyd était en formule trio dimanche avec Jason Moran au piano et Bill Frisell à la guitare.

L’affaire est entendue. En ce moment, des cyclopes font le Tour de France dans un État de purification olympienne (EPO) alors que nous avons fait le tour du monde dans un État de transport assisté (ETA). Assisté par qui ? Charles Lloyd, sherpa du jazz qui décline les chakras qui rythment les quatre coins de la planète par l’intermédiaire d’un accessoire qu’on appelle bizarrement saxophone ténor.

On ne croit pas un mot de ce qui précède, hmm ? On pense qu’on a fumé de la moquette à l’acrylique, hmm ? Pire, on pense que celui qui aligne les mots gros et petits divague totalement, hmm ? Pourtant, si vous saviez…


Pourtant, c’est lui qui l’a dit clairement et avec aplomb. D’ailleurs, par respect pour l’observation de l’unité de temps, on est en mesure de vous préciser qu’à 18 heures et 12 minutes Monsieur Lloyd, qui joue accessoirement de la flûte, a confié ceci : « Plus tard dans la soirée brother Frisell viendra chanter avec nous. Oui, chanter. Les gens pensent que nous jouons du saxophone, du piano et de la guitare. Ça, ce sont les apparences; nous, nous sommes des chanteurs. » Nanananère… On vous l’avait bien dit.


Bon. Lors du premier soir de sa série, en compagnie de Jason Moran au piano, Reuben Rogers à la contrebasse et Eric Harland à la batterie Lloyd s’est posé en archéologue des fondements du jazz en couplant le gospel avec le blues. Bref, il a commis un crime de lèse-majesté méritant une valse d’applaudissements. Car fondre le gospel dans le blues ou vice-versa, c’est s’exposer à l’excommunication. Celle dont les atrabilaires sont propriétaires.


Le lendemain soir… Zut ! On avait oublié de préciser l’unité de lieu, soit le Théâtre Jean-Duceppe. Toujours est-il qu’en ce lieu, en compagnie (bis) de Zakir Hussain aux percussions, les plus orientales qui soient, et Harland à la batterie, mais aussi au piano, Lloyd, qui joue parfois d’un outil baptisé le soprano, s’est porté volontaire. À quoi ? Guider les braves et les aimables sur la Route de la soie. Oui, oui, oui… Quand vous jouez des pièces intitulées Tales of Rumi, Sangam ou Nataraj, vous dévoilez une inclination pour la loubia ou le couscous plutôt que pour le steak frites ou le hot-dog, « steamé » ou pas.


Le surlendemain en compagnie de Moran au piano et du guitariste Bill Frisell, Lloyd s’est fait historien. De son passé, mais aussi de celui de millions d’autres. Il a raconté la vie d’Hagar, son arrière-arrière-grand-mère enlevée à l’âge de dix ans, vendue comme esclave à 14 ans, violée… Mettons que littérairement causant, c’était Hugo, plus Zola plus Jules Vallès. Mettons que, pour reprendre le titre d’un roman « popu », c’était Le soleil n’est pas pour nous.


De ces voyages accomplis en trois jours, on retient un amas de couleurs chatoyantes, c’est le cas de le dire, et de parfums poivrés. Seul bémol : trop de solos, trop longs.


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À l’Upstairs, on a vu, on a surtout entendu le classicisme fait homme, soit le pianiste, l’immense pianiste Barry Harris. On a vu, on a surtout réalisé que son jeu n’était pas un exemple de l’aisance, mais bel et bien sa définition. Flanqué de Ray Drummond à la contrebasse et de Leroy Williams à la batterie, Monsieur Barry Harris a confirmé sa réputation : le pianiste des pianistes. Entendons-nous de pianistes versés dans le jazz, mais dans le sens américain du terme et non suédois ou italo-norvégien.


C’est bête à dire, mais cette histoire de suédois, italo-norvégien… Barry Harris et bien d’autres pianistes américains qui excellent en trio sont devenus les exceptions, les raretés. Tout juste, si on ne leur reproche pas de jouer du… jazz ! Et tout ça pour cause de « branding », « merchandising », « marketing » et surtout « financing ».


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On aime bien, même beaucoup, voire énormément, la radio publique américaine NPR, car, plus que tout autre réseau nord-américain, elle accorde une place et une très bonne au jazz. Bref, elle produit les meilleures émissions de jazz du continent.


Mais voilà qu’elle vient de se fourvoyer en affirmant que Nir Felder était le « Next big jazz guitarist ». Ouais… On est allé l’entendre à l’Upstairs avec un enthousiasme d’autant plus prononcé que son Bebop Band rassemblait Greg Osby au sax alto, Orlando Le Fleming à la contrebasse et la prodigieuse Terri Lyne Carrington à la batterie. Le programme était comme l’affiche : alléchant. Qu’on y pense : il ne s’agissait de rien de moins que de Dexter Gordon.


Bon. À l’image du soufflé au fromage, le tout s’est dégonflé à cause de lui, et non des autres, au bout des deux accords. Comme Pat Metheny en son temps, Felder a le don de faire sonner ses six cordes comme un cor anglais ou une cornemuse ou une corne de brume. C’est agaçant en diable… grrr.


Puisqu’il était question de Dexter Daddy Plays The Horn Gordon, de l’époque Blue Note, notre jeune homme devrait s’atteler à l’écoute du guitariste le plus méconnu de l’histoire du jazz : Grant Green. Il saurait ainsi éviter tous les avatars de la posture. C’est dit !