Le sacre du concert chez soi

Profitons-en tant que ça dure. Les DVD et Blu-ray de grands concerts se multiplient sans que le marché suive réellement cette inflation. La fête s’arrêtera un jour, et pour longtemps…

Le DVD et sa version de luxe, le Blu-ray, sont des produits désormais aboutis et à maturité qui permettent d’être dans son salon à l’écoute des grandes scènes du monde. Grâce au distributeur Naxos, de nombreuses parutions européennes sont offertes. Mais on ne peut que regretter le prix de vente élevé d’un peu plus de 40 $ le Blu-ray.


Certes, par rapport à un billet de concert, cela reste très compétitif, mais par rapport à la consommation de concerts ou d’opéras au cinéma ou par Internet, à travers des banques de vidéos à la demande comme Medici.tv, ou des salles de concert virtuelles, telle la Philharmonie de Berlin, cela risque d’être un peu cher et vraiment pénalisant à court ou moyen terme. En tout cas, il y a de quoi profiter de l’instant présent. Voici quelques idées.


Stravinski : Le sacre du printemps, L’oiseau de feu (suite). Paavo Järvi (Electric Picture, 2012)


Impeccable parution venant à point nommé pour le centenaire du Sacre du printemps. Paavo Järvi et l’Orchestre de Paris concilient soin du détail et animalité, dans une vision puissante mais organique, contrairement à la version discographique de Philippe Jordan (CD Naïve) qui vient de faire fureur en France mais qui se délite dans une quête narcissique de l’originalité. Le tempo de la fin est de ceux que Stravinski critiquait comme étant trop lent, mais que lui-même adoptait dans son dernier enregistrement !




Mahler : Symphonie n° 4. Riccardo Chailly (Accentus, 2012) et Claudio Abbado (Euroarts, 2006)


À un mois d’écart, un même distributeur, Naxos, met sur le marché deux Blu-ray de deux chefs italiens dirigeant la même symphonie de Mahler, dans deux films du même producteur (Paul Smaczny), chez deux éditeurs différents ! Du point de vue sonore, c’est jeu égal. Dans l’image, le concert de Chailly à Leipzig est trop caricaturalement contrasté, alors que celui d’Abbado, avec l’Orchestre Gustav Mahler, au Musikverein de Vienne, est idéalement éclairé. Le réalisateur Hans Hulscher (Abbado) montre davantage l’interaction du chef et des musiciens. Interprétativement, la Quatrième de Chailly est bonhomme, moelleuse et très détaillée. Celle d’Abbado est hédoniste, plus surprenante et cursive. Les sopranos Juliane Banse (Abbado) et Christina Landshamer (Chailly) font jeu égal. Abbado l’emporte pour l’image plus douce et, d’une courte tête, pour la musique plus pétillante. Avantage décisif : son Blu-ray reprend le concert complet avec un superbe Pelléas et Mélisande de Schoenberg.




Bruckner : Symphonie n° 4. Daniel Barenboïm (Accentus, 2010), Christian Thielemann (CMajor, 2008), Franz Welser-Möst (Arthaus, 2012)


Trois Blu-ray de la même symphonie en trois mois ! Barenboïm est filmé à la Philharmonie de Berlin avec sa Staatskapelle, Thielemann à Baden-Baden avec le Philharmonique de Munich et Welser-Möst à St Florian avec Cleveland. Welser-Möst se disqualifie d’emblée par l’emploi de la dernière partition à la mode (édition Korstvedt) qu’un noyau de lobbyistes essaie de faire passer pour intéressante. Barenboïm, grand brucknérien pourtant, déçoit dans un concert où les plans sonores s’assemblent de bric et de broc, avec de grands ratages (le crescendo initial du finale). Thielemann a l’avantage de coupler deux symphonies (nos 4 et 7). L’image est un peu froide, trop contrastée et le son, globalisant. Le côté pataud narcissique de Thielemann nous amène à ignorer les trois nouveautés pour, plutôt, découvrir l’art de Gerd Schaller en CD.


Mariss Jansons dirige Beethoven et Strauss (Arthaus, 2011)


À la Philharmonie de Munich en 2011, un concert réunissant le 3e Concerto de Beethoven avec Mitsuko Uchida et Une vie de héros de Richard Strauss. C’est un concert et, donc, Uchida n’est pas aussi impeccable qu’en studio. Je préfère aussi l’art du trille d’un Till Fellner, mais le nombre de subtilités a de quoi nourrir de nombreuses réécoutes. Uchida nous offre même une Sarabande de Bach hors du temps, en bis. Dans Une vie de héros, Jansons, moins sensuel que Kempe ou Karajan (en CD), laisse s’exprimer la puissance et la matière de cet orchestre magnifique. Petit défaut, là aussi : une température d’images un peu froide avec des contrastes creusés, auxquels s’ajoutent de curieux cadrages de Jansons dans Strauss. Ce n’est pas renversant, mais globalement l’affiche tient ses promesses.




Harnoncourt dirige la Missa solemnis de Beethoven (CMajor, 2012)


Nikolaus Harnoncourt est le grand sacrifié de l’effondrement des majors du disque classique. L’élan s’est interrompu avec le sabordage de Warner en 2000. BMG n’a jamais eu cette même complicité avec lui et aujourd’hui Sony Classical ne distribue même plus ses enregistrements en Amérique du Nord ! Un concert de la Missa solemnis de 2012 avec le Concertgebouw d’Amsterdam est donc pain béni. Comme dans son enregistrement audio, Harnoncourt allie comme personne monumentalité et prière. On notera la présence du Canadien Gerald Finley dans l’excellent quatuor de solistes - tous des chanteurs, pas des forts en gueule. Le son est excellent, l’image, très correcte.



Le Blu-ray (ou DVD) de Harnoncourt est à conseiller, aux côtés du Sacre du printemps de Paavo Järvi, après le Mahler d’Abbado et avant le concert de Mariss Jansons.