Louis-Jean Cormier au Métropolis, les Sœurs Boulay au Club Soda: le grand soir

C’était intense et beau mercredi au Pub Rickard’s, le bivouac acoustique de Louis-Jean Cormier, saisi ici en formation rapprochée avec Adèle Trottier-Rivard, Simon Pedneault et Guillaume Chartrain, et c’était pareillement intense et beau au Métropolis vendredi soir.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir C’était intense et beau mercredi au Pub Rickard’s, le bivouac acoustique de Louis-Jean Cormier, saisi ici en formation rapprochée avec Adèle Trottier-Rivard, Simon Pedneault et Guillaume Chartrain, et c’était pareillement intense et beau au Métropolis vendredi soir.

C’est Keith Richards qui a dit ça un jour, lassé qu’on affuble ses Stones de l’automatique label «best live rock’n’roll band in the world». De mémoire: «Quelque part ce soir, je ne sais pas où, un autre groupe vit son plus grand soir, un autre groupe est le meilleur au monde.» Vendredi soir au Métropolis, j’entendais Louis-Jean passer un pacte de semblable nature à la foule compacte du Métropolis : «Pourquoi pas s’offrir à soir au Métropolis la soirée de sa vie?» La foule a dit ouiiiiiiiii. Louis-Jean et les siens ont dit oui aussi. Et c’est ce qui s’est passé.

Un spectacle qui n’était pas seulement un spectacle. Oui, un show rock, redoutablement rock par moments (ah! les modulations extrêmes à la Louis-Jean, que de douceur, que d’explosions d’intensité!). Oui, sinon les invités, à peu près le show que Louis-Jean et les siens promènent en tournée depuis des mois. Mais toute autre chose à la fois. Une sorte de ralliement des forces vives d’une génération, un grand happening, une fête communautaire, une célébration d’humanité, une joie d’être ensemble partagée à 3000.

D’où j’étais, dans la loge des médias, au fin fond là-haut tout là-haut, avec mon amie Dominique et sa fille Juliette, tout ça était extraordinairement beau à voir et à vivre. Comme nous avons été heureux! Portés! Inspirés! Changés! C’était l’un de ces soirs où tout semble pouvoir basculer vers le meilleur, tellement ça poussait dans la bonne direction, tout le monde ensemble (comme le dit la chanson de l’album Le treizième étage). Un soir où l’on se sent exactement là où l’on doit être. Un grand soir.

Tous accueillis pour rester

Ça me faisait penser, pour l’esprit, à Ok nous v’là, le fameux spectacle sur le mont Royal, où tous les groupes des années 1970 avaient partagé la scène: Harmonium, Beau Dommage, Octobre, Contraction, Les Séguin, etc. Tout le monde était demeuré sur scène tout au long du spectacle. C’est ainsi que Louis-Jean Cormier a intégré ses invités (jusque-là pas du tout annoncés, bonne idée): ce sont d’abord les Sœurs Boulay, à peine sorties de leur propre première montréalaise au Club Soda, qui ont traversé la rue pour venir partager Les chansons folles (avec l’art de dentellières). Elles sont restées là quand Dany Placard et David Marin se sont ajoutés, pour L’ascenseur. Et tout ce beau monde a accueilli Salomé Leclerc pour Échapper au sort, puis Martin Léon pour Un monstre (belle à pleurer - on a pleuré -, donnée dans le presque parfait silence, un exploit au Métropolis). Et Martin Léon est resté presque jusqu’à la fin.

Trois chansons plus tard, la ribambelle chantait encore, avec les musiciens retournés à la configuration électrique, dans le plus grand naturel: Tout le monde en même temps, Complot d’enfants (de Félix Leclerc, admirable choix, encore un exemple signé Louis-Jean Cormier de ce qu’un hommage à Félix devrait être), et La route que nous suivons, de Miron. De la poésie rapaillée comme il faut.

C’était rien que de la vérité magnifiée, ce show. Au bord du récif, jouée seule par Louis-Jean: miracle d’attention à la grandeur du lieu, encore. Toutes les chansons de l’album Le treizième étage avaient pris du galon, un peu de Karkwa dans les modulations, La cassette autant que Bull’s Eye (ah! Bull’s Eye, notre chanson!), J’haïs les happy ends autant que L’air. Simon Pedneault, Guillaume Chartrain, Marc-André Larocque, Adèle Trottier-Rivard jouaient et chantaient avec la plus incroyable force et la plus délicate finesse le matériel si prenant et pertinent de Louis-Jean, et Louis-Jean jouait et chantait plus doucement et plus puissamment que jamais. Le cœur en téflon était morceau de bravoure, une grande montagne escaladée, redescendue, escaladée de nouveau: là-haut dans l’air raréfié de la loge, Do, Juliette et moi en avions le souffle coupé.

Nous n’avions plus mal nulle part, la grosse fatigue de la semaine était disparue, nous avions du courage et de la bonne énergie pour nous attaquer aux iniquités du monde. Nous sommes sortis galvanisés, remplis de musique et de poésie, alors nous avions commencé la soirée vannés, un trop-plein de Francos dans le corps. Ça n’arrive pas souvent, une telle salvation, en fin de festival.

Les Sœurs Boulay pour se mettre en joie

Il faut dire qu’il y avait eu les Sœurs Boulay, avant, au Soda. Attachantes autant que performantes, Mélanie et Stéphanie, et pas seules pour une fois, avec une musicienne et un musicien en sus. Le premier bonheur de la soirée est venu aux premières notes de Lola en confiture, aux premières harmonies. Les conditions étaient idéales, les sœurs heureuses, rieuses, drôles et pas barrées à quarante, et toute la gamme des émotions y passait. On a pleuré dans Mappemonde, rigolé dans Windshield, on les découvrait blues dans une chanson de Bill Monroe, The One I Love Is Gone (très, très applaudie), on était bercés par Chanson de route, on a été chamboulés (comme à chaque fois) par Sac d’école et Ça mouille les yeux, on s’est donné chaud là où ça chauffe dans le dernier couplet d’Ôte-moi mon linge (avec Jason Bajada à l’harmonica), on s’est brassés joyeusement avec Des shooters de fort sur le bras et Par le chignon du cou.

C’est pas mêlant, tout leur réussissait, les harmonies resplendissaient, leur version de Our House (à quatre voix, telle l’originale de Crosby, Stills, Nash et Young) était pas loin d’être parfaite, leurs histoires de tournées et d’asticotage entre sœurs de vrais numéros (j’ai pensé aux Smothers Brothers et leurs querelles…). Les quelques nouvelles chansons, surtout Au cœur des filles, auguraient plus qu’avantageusement de la suite. On était tout simplement heureux en leur compagnie, détendus, amusés, charmés, émus. Les Sœurs Boulay font du bien au cœur, voilà tout, demandez à mon amie Do, à sa fille Juliette, redemandez-le moi cent fois.

À la fin, on est tous partis pour le Métropolis. Do, Juliette, moi, sans doute d’autres spectateurs, et les Sœurs elles-mêmes. Cette soirée si jouissivement déployée n’allait pas si vite se terminer, foi de Louis-Jean Cormier. La soirée était déjà réussie, elle allait devenir grande.

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