34e édition du FIJM - Charles Lloyd : Leçons policées

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Si hagard est synonyme de tétanisé, voilà un mot ayant ceci de très singulier qu’il permet une métamorphose. Vous gommez le d, il devient le prénom de l’arrière-arrière-grand-mère de Charles Lloyd, saxophoniste au long cours car sherpa du jazz depuis des lunes indiennes. Il est né le 15 mars 1938 à Memphis, Tennessee, là où Martin Luther King fut assassiné le 4 avril 1968.

Plus tôt cette année, celui qui fut ermite à Big Sur, côté Pacifique, dix ans durant, a proposé un album dont Hagar est le sujet central plus que principal. Le titre ? Hagar's Song, paru sur étiquette ECM, que Lloyd a décliné avec le pianiste Jason Moran, et seulement lui. Le parcours terrestre et très dramatique de Hagar sera exposé par Lloyd, Moran et le guitariste Bill Frisell le 30 juin prochain au théâtre Jean-Duceppe. En fait, ce spectacle conclura la série de trois shows dont Lloyd est enfin l’acteur.


Plus haut, on a évoqué le parcours dramatique de l’aïeule de Lloyd. En réalité, on devrait dire : d’une infinie tristesse. Dans un entretien accordé à un journaliste de la Vieille France, Lloyd a confié ceci : « […] à l’âge de dix ans elle a été enlevée à sa famille, depuis le Mississippi jusqu’à Bolivar, dans le Tennessee, et vendue à l’encan. Un type l’a achetée. Lorsqu’elle a quatorze ans, il la viole, elle met au monde un enfant. Plus tard, le type la donne à sa fille afin qu’elle en fasse sa servante. C’est une histoire que ma femme a déterrée […] Même si j’ai Ellington et Strayhorn pour me consoler, je dois mener ce travail archéologique pour savoir d’où je viens. Je dois aussi me confronter à Hagar, parce qu’elle m’obsède […] Elle me rend visite parfois. »


De justice et de politique


Le travail d’archéologie que Lloyd poursuit, en fait, depuis son retrait de la scène, décidé dans les années 70, a souvent eu des résonances politiques. La plus récente s’est déroulée à l’ombre de l’Acropole et des anciens maîtres grecs, des forgerons de la démocratie. Il n’est pas innocent ou vain de réveiller les fantômes de Socrate, Platon, Démocrite et autres Aristote car, non seulement Lloyd s’emploie à souligner leurs « inventions » dans le texte qui accompagne le disque Athens Concert publié fin 2011, mais il se trouve…


Il se trouve que Lloyd, l’immense chanteuse Maria Farantouri, le pianiste Moran, le contrebassiste Reuben Rogers, le batteur Eric Harland, le joueur de lyre Socratis Sinopoulos et Takis Farazis, également pianiste mais surtout arrangeur, il se trouve donc que tous ensemble ils ont policé des chants de résistance, dont certains écrits par Mikis Theodorakis, d’autres beaucoup plus antiques. Plus antiques, mais surtout entendus sur les rives de la mer Noire et sur les hauteurs montagneuses des Balkans. Et d’une.


Et de deux, il faut souligner, retenir et rappeler que ce récital confectionné à coups de chants de résistance, on le répète, a été organisé parce que le FMI, la Commission européenne et la Banque centrale européenne avaient justement tétanisé le peuple grec en lui injectant de fortes doses puisées dans le sceau de l’expiation. Sous prétexte qu’ils sont des pécheurs et non les autres.


Cette inclination pour le combat contre l’injustice, ou, pour être le plus juste qui soit le concernant, pour plus d’humanité, plus de respect envers autrui, l’étranger, Lloyd la cultive depuis les années 60. Soit depuis cette époque pleine de bruit et de fureur parce que rythmée par la lutte pour les droits civiques.


Un exemple


À l’instar d’un John Coltrane ou à la différence de Max Roach, de Charles Mingus ou de Sonny Rollins, ce combat, Lloyd l’a poursuivi à l’enseigne de la quête, plus spirituelle que politique. Au ras des pâquerettes, il a plus fréquenté le territoire des maîtres anciens de l’univers, tout l’univers, que celui du matérialisme.


Ceci explique cela : de tous les musiciens de sa génération, il est celui qui jongle le plus avec les accents du gospel. À cet égard, son avant-dernier album, le splendide Mirror,également sur ECM, expose les chapelets sonores de Go Down Moses comme ceux de The Water Is Wide, en compagnie d’ailleurs des musiciens qui seront à ses côtés le 28 juin. Soit Moran, Rogers et Harland.


Lorsqu’il ne reprend pas les échos du gospel déployé dans les environs du Mississippi, il s’applique à la confection des siens qu’il fond très souvent dans les musiques venant des horizons lointains. Ainsi, le 29 juin, en compagnie de Harland et de Zakir Hussain aux tablas, aux percussions et à la voix, il fera ce qu’il a fait lors de l’enregistrement de Sangam, toujours sur ECM. Mais encore ? Il mettra du relief à ses compositions en empruntant les ponctuations qui rythment la vie sur les rives du Gange.


À force d’arpenter les scènes du monde, à force de humer sur place les parfums orientaux, asiatiques et autres, Lloyd s’est forgé une personnalité à l’image de ses trois héros : Duke Ellington, Billie Holiday et Thelonious Monk. Soit une personnalité unique et qui aura donc valeur d’exemple. Et pour toujours, sa musique étant déjà intemporelle.

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