Les adieux de Susie Napper

La gambiste Susie Napper tirera sa révérence après dix années à la barre du festival Montréal baroque.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La gambiste Susie Napper tirera sa révérence après dix années à la barre du festival Montréal baroque.

Le festival Montréal baroque, qui s’est ouvert hier soir sur un opéra rarissime de Vivaldi, Motezuma, et se prolongera jusqu’à lundi soir, sera le dernier sous la direction artistique de son instigatrice et inspiratrice, Susie Napper.

Montréal baroque perd sa muse. Susie Napper tirera sa révérence après dix années et onze éditions. La gambiste l’avait laissé entendre au Devoir l’an passé. Cette fois, tout est bouclé. « Après dix ans, il est temps de changer de direction artistique », analyse Susie Napper, qui craint l’essoufflement inévitable des mandats à très long terme.


Mais Susie Napper a préparé le terrain et ne se retire pas tout à fait. « J’ai créé le thème des cinq prochains festivals. Je serai là, mais la direction artistique sera assumée par Matthias Maute. » L’instigatrice de ce rendez-vous majeur de notre vie musicale espère également que son successeur se verra ouvrir de nouvelles portes en matière de financement.


L’an passé, le constat sur les moyens financiers alloués était morose. « Et c’est pire cette année ! », rétorque la directrice artistique. Susie Napper espère « qu’un jour l’économie va changer de bord ».


Montréal baroque, en tout cas, le mériterait. Hormis l’ensemble des initiatives concrètes et tous azimuts de Kent Nagano pour rapprocher l’OSM de la société québécoise, l’ardeur de l’équipe du Concours musical de Montréal pour créer dans la métropole une compétition internationale de poids et le travail de l’Orchestre métropolitain pour porter la musique dans les arrondissements, peu de manifestations ou d’institutions ont tenté, avec tant d’inventivité et de souci de la qualité, d’amener la musique au plus grand nombre avec des propositions nouvelles, claires, ambitieuses et intéressantes. Susie Napper est un trésor national. Espérons que ses successeurs seront dignes de ce qu’elle a bâti.


Dans cet esprit, après la Fonderie Darling (pour Orfeo de Monteverdi en 2009) ou la Poudrière, sur l’île Sainte-Hélène, inaccessible depuis les années 1970 et explorée lors du festival 2004, l’édition 2011 nous vaut une surprise : une nouvelle résidence, le théâtre St-James, au 265 de la rue Saint-Jacques, ancien siège social de la Banque CIBC.


Depuis des années, Susie Napper fait le tour du Vieux-Montréal à la recherche de trésors cachés. « Nous savions que ce bâtiment existait, mais il était inaccessible. À présent, il a été racheté par Ezio Cariosielli, qui a également acquis le Rialto de l’avenue du Parc pour le transformer en un magnifique petit théâtre. Il fait la même chose ici. »


Le bâtiment de la rue Saint-Jacques, où se tient le festival, n’est pas encore totalement reconverti. « Ce n’est pas encore prêt, mais nous étions preneurs en l’état actuel. C’est un lieu admirable, en pierre avec 70 pieds de haut », se réjouit Susie Napper. Le bonheur acoustique reste toutefois un voeu pieux. Susie Napper ne peut que constater qu’« on verra pendant le festival comment la pièce principale du bâtiment sonnera avec 400 personnes à l’intérieur ».


Le nouveau propriétaire, enthousiasmé par Montréal baroque, a donné carte blanche à l’équipe du festival, qui a pu investir les lieux 24 heures sur 24 pendant une semaine. Ces dernières années, le bâtiment, voisin d’autres anciens sièges sociaux de banques dans le Vieux-Montréal, était loué comme décor de cinéma. Il s’ouvre ici au public pour la première fois.


Nouveaux mondes


Le concert d’inauguration de l’édition 2013, vendredi, a été très symbolique du passage de témoin à Montréal baroque : un projet piloté conjointement par Susie Napper et Matthias Maute. Ce dernier dirigeait, mais était aussi impliqué dans la reconstruction musicale, puisque de Motezuma, redécouvert durant la dernière décennie, subsiste l’intégralité du livret, mais seulement un tiers de la musique. Quant à Susie Napper, elle s’est jetée avec délices dans le spectacle lui-même, qui comprenait des projections réalisées, à leurs heures perdues, par une jeune équipe d’employés de Moment Factory passionnés par l’idée d’habiller un opéra.


Motezuma est dans le droit fil du thème de 2013, celui des « nouveaux mondes », décliné dans les autres grands spectacles, à 19 h chaque soir. Celui de samedi associera l’Ensemble Constantinople et l’Euskal Barrok Ensemble (Espagne), avec comme fil conducteur la migration de la culture basque vers les terres nouvelles.


Dimanche, l’ensemble L’Harmonie des saisons, dirigé par Eric Milnes, retracera le passé musical des cités coloniales espagnoles du Sud, telles Mexico, Bogotá, Lima, Quito et Puebla. Cette riche musique baroque d’Amérique du Sud, redécouverte depuis une vingtaine d’années sous l’impulsion initiale de l’éditeur français K617 et du chef Gabriel Garrido, a déjà été à l’honneur cette saison, en parallèle de l’exposition Pérou. Royaumes du Soleil et de la Lune du Musée des beaux-arts de Montréal.


Quant à lundi, toujours à 19 h, l’aventure Montréal baroque de Susie Napper s’achèvera comme elle avait commencé en 2003, avec Les éléments de Jean-Féry Rebel, un ballet dépeignant la création du monde. Mêmes interprètes, Les Boréades de Montréal, mêmes danseurs, menés par Marie-Nathalie Lacoursière, mais un peu de piment neuf, avec l’adjonction d’artistes du cirque, tel un « mangeur de feu », selon la savoureuse formulation de Susie Napper.


Bien d’autres manifestations sont prévues en marge des « grands concerts ». Mais lundi, un nouveau chapitre débutera pour Montréal baroque.