Le frisson dans leurs chansons

Sylvain Cormier a demandé aux Sœurs Boulay comment il se fait que dans leurs chansons, à chaque écoute, on a le cœur qui fait twoui-twoui à des moments très précis?
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Sylvain Cormier a demandé aux Sœurs Boulay comment il se fait que dans leurs chansons, à chaque écoute, on a le cœur qui fait twoui-twoui à des moments très précis?
Pourquoi est-on si chamboulés quand l’unisson devient harmonie dans Ça mouille les yeux? Pourquoi un tel émoi quand elles chantent les notes en voix de tête dans Cul-de-sac? Qu’est-ce qui nous déstabilise dans le deuxième refrain de Shooters de fort? J’ai demandé à Stéphanie et Mélanie Boulay d’apporter guitare et ukulélé chez une amie encore plus fan que moi, et on en a parlé tous ensemble. Bouts de chansons à l’appui. Une expérience unique.

Exprès, j’ai décanté mon titre d’un autre, celui de l’essentiel et passionnant livre de Stéphane Venne, paru chez Stanké en 2006, Le frisson des chansons: 500 pages à «pénétrer au cœur même des chansons pour tenter d’expliquer les mécanismes qui nous font les aimer… ou pas». Je voulais reparler aux Sœurs Boulay pour leur spectacle des Francos, ce vendredi au Club Soda, et j’ai pensé au livre de Venne: et si on essayait de comprendre comment il se fait que dans leurs chansons, à chaque écoute, on a le cœur qui fait twoui-twoui à des moments très précis? Quelle part de travail essai-erreur, de décisions parfaitement conscientes, de pur instinct (c’est-à-dire la ponction involontaire dans le grand bagage de musique)? 
 
Il se trouve que mon amie Dominique et sa fille Juliette, son aînée, 14 ans, sont les plus grandes fans des Sœurs que je connaisse. L’album, Le poids des confettis, ne les a pas quittées depuis la sortie, fin mars. C’est tout naturellement autour de leur table de cuisine qu’on se retrouve fin mai en compagnie de Stéphanie et Mélanie, instruments à portée de démonstration. Do a noté des moments-clés dans certaines chansons, moi dans d’autres. On y va les filles? On y va.
 
Des shooters de fort sur le bras 

Un sol. Il y a un sol en plus, uniquement dans le deuxième refrain de Shooters de fort, après le fa, au lieu d’aller tout de suite au la mineur. J’ai constaté ça en apprenant à jouer la chanson. Ça crée quelque chose, ce sol en plus. Une sorte de flottement, un espace pour l’émotion. «C’était pour suivre le texte», explique Stéphanie. Comme dans Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours de Desjardins, comme dans la tradition folk, «dans presque chaque chanson de Jimmy Rodgers»: si la phrase est plus longue, on ajoute un accord et puis voilà. «Quand on est arrivées avec un band, raconte Mélanie, ils ont fait: hein? C’est weird, qu’est-ce qui se passe? C’est inégal. On n’avait aucune idée de ça, nous autres.» M’étant commis, me voilà jouant Shooters de fort avec elles. Oui, je me suis trompé d’accords. Mélanie, compatissante: «C’est pas grave, Sylvain! Je me trompe tout le temps de toute façon…» Après la perfo, on comprend mieux: la petite rallonge du sol donne du temps à l’émotion d’agir. «Il y a comme une ouverture», soumet Stéphanie. Exactement.
 
Ça mouille les yeux

Dominique: «La dernière fois qu’on s’est retrouvées en auto, Juliette et moi, on écoutait beaucoup Ça mouille les yeux ensemble. Sur repeat.» Ce qui l’a frappée: l’importance des notes partagées dans cette chanson par ailleurs farcie d’harmonies. «C’est là [que ça se passe], c’est quand vous embarquez à l’unisson.» Mélanie est bien d’accord: «Je commence à chanter toute seule. (…) Dès qu’une deuxième voix embarque, ça grossit la patente, mais en harmonie ça grossit trop vite, alors Stéphanie embarque à l’unisson, ça fait juste rajouter une ‘tite ‘tite couche de plus. À un moment donné, les voix se séparent, et reviennent ensemble, se re-séparent, et à la fin il y a les brass qui embarquent et ça grandit comme ça…» Stéphanie prend le relais: «Nous, quand on écoute de la musique, et qu’il y a un unisson qui splitte, ça nous fait de quoi.» Et les Sœurs d’offrir, a capella, un extrait de la chanson de Crosby, Stills, Nash and Young: Our House. Et puis la portion finale de Ça mouille les yeux. On sent bien le surcroît d’émotion quand l’unisson devient harmonie. «C’est la coche de plus», dit Mélanie. Chanson bien-nommée: oui, ça mouille les yeux. 
 
Chanter en harmonie

Dominique leur parle de Lola en confiture. La conversation, d’abord centrée sur le propos, amène les Sœurs à examiner une autre façon d’harmoniser: la manière inextricable. Stéphanie: «On se croise tout le temps dans la toune. Ce qui fait la chanson, c’est l’harmonisation. Je ne peux pas chanter Lola toute seule. Je n’ai plus de repères.» Mélanie sait d’où ça vient: «Je me rappelle qu’on avait entendu Antoine Gratton et Manuel Gasse faire un show ensemble, c’est pas des frères mais c’est des frères spirituels en maudit (…), même si je les connais tous les deux, je sais jamais qui chante quoi, ils arrêtent pas de se croiser. Ça m’avait vraiment marquée.» Stéphanie: «On avait des gros frissons et on braillait, tellement les harmonies étaient belles. J’ai chanté une fois And I Love Her des Beatles avec [Antoine], j’avais jamais ressenti ça, il fait des contrechants, il descend quand il monte, il monte quand il descend. Tu respires tout croche quand t’écoutes ça…» 
 
Cul-de-sac

Là où mon cœur répond dans Cul-de-sac, dis-je aux Sœurs, c’est dans les très brèves saillies en voix de tête dans le refrain, dans le «prends» de «Tu comprends pas», dans l’«attend» d’«Anyway on t’attend pas pour avancer»… C’est comme si le souffle leur manquait, comme si elles étaient elles-mêmes trop émues. Stéphanie: «Je me souviens, quand on a écrit cette toune-là, qu’on avait rien pendant des heures et des heures, on bûchait, on savait pas où aller, et puis à un moment donné…» Elle ont trouvé ça. Haletantes de joie. «On vient les yeux pleins d’eau quand ça nous arrive. Tu sais, quand tu mets le doigt dessus?» Joueraient-elle le refrain, qu’on exulte aussi? Mélanie est dépitée: «Ah! T’as pas ton capot…» Stéphanie: «Ben oui, il est dans l’étui...» Perfo. C’est tellement évident. Mélanie ajoute un élément: «C’est l’intervalle, aussi, je fais deux notes sur la même voyelle, de très bas à très haut, d’une shot…» Stéphanie: «Quand on monte, tu dois sentir qu’on va au bout de notre capacité.» Et, par là, au bout de l’émotion.  
 
Où la vague se mêle à la grand-route  

Il y a aussi les textes. Des expressions qui font l’effet. Qui disent l’essentiel dans une chanson. Où la vague se mêle à la grand-route, bel exemple. Dominique: «C’est Juliette qui m’a fait remarquer “Mets ton chapeau de laine et tes lunettes à lune”.» Mélanie: «Tout le monde accroche sur ces mots-là…» Do: «On sent le bonheur d’être là, chez nous… et en même temps l’ennui.» Mélanie: «Il y a aussi “ J’veux te faire voir les plumes / et les galets des dunes”, c’est vraiment juste une fixation d’images qui nous font penser à chez nous.» Et les Sœurs, sans se faire prier, de la chanter en entier.
 
On en aurait pour la journée comme ça (d’ailleurs, la jasette de cuisine chez Do aura avoisiné les deux heures). Chaque chanson suppose tant de décisions. Pourquoi avoir décidé d’harmoniser SEULEMENT la phrase «Tu dis mon nom dans ton sommeil», dans Chanson de route? Pourquoi ne pas harmoniser du tout dans Sac d’école, ont-elles essayé à deux? (Oui.) Autant de décisions heureuses qui font qu’à chaque fois, l’émotion passe. Maximale. Autant d’explications qui n’expliquent pas tout, non plus. Les Sœurs, en chœur: «Heureusement!» 
 
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Juliette aime les Sœurs Boulay

Juliette, la grande ado de Dominique, chante – hurle, paraît-il – l’album entier des Sœurs Boulay, à longueur de journée. «C’est fou, normalement, c’est pas mon genre de musique. Tellement pas.» Il a suffi de Sac d’école, entendue sur l’ordi de sa mère. «J’ai trouvé ça tellement réel, ça a été ma première réaction, je me suis rendue compte après que c’était vraiment une belle chanson.» 
 
L’album entier a suivi. «J’ai mémorisé les chansons vraiment vite. Sans m’en apercevoir, ça rentrait dans ma tête, je les chantais toutes.» Elle en est contagieuse. «Mes amies, c’est pas leur genre non plus: elles aiment ça aussi.» Mais pourquoi les Sœurs Boulay particulièrement? «Je trouve leurs voix vraiment agréables.» Mais encore, les chansons mêmes? «Y a trop d’expériences qui ressemblent à des expériences que j’ai vécues. T’écoutes ça et tu te dis : ben, j’suis pas toute seule. Quand je les écoute, j’ai pas besoin de tout expliquer.»
 
Ça resserre les liens, assurément. «Je raconte pas toute ma vie à ma mère, mais dans les chansons des Sœurs Boulay, on se comprend. C’est un moment de partage.»