Entrevue - Le retour du Viking

Beau méconnu de la chanson d'auteur des années 70, chantre du déracinement et de la dignité humaine, créateur de Thunder Bay et Le Frigidaire, le doux Madelinot revient au disque après un hiatus d'un quart de siècle. Avec les Îles en bagage.

Georges Langford monte à l'appartement d'un pas gaillard. Belle pièce d'homme. Un peu Viking. Encore blond comme sur la pochette de son premier album d'il y a 30 ans, Arrangez-vous pour qu'il fasse beau. Avec la barbe en plus. Blonde aussi. Cernant un grand sourire accueillant. Étrange et agréable impression, le voilà dans notre troisième à l'est du Plateau et pourtant, c'est comme si on était aux îles de la Madeleine, dans sa maison de Bassin, sur l'île de Havre-Aubert. Juré craché, il y a du vent, un vent vivifiant qui tourne les pages du livret ouvert sur la table. «On a senti la rafale / Jusque dans le coeur des mots», chante Georges Langford dans L'Hiver en personne, l'une des onze chansons de son nouvel album intitulé Il n'y a qu'une histoire. Son cinquième, le premier de matériel neuf en 25 ans.

Georges Langford? Mais si, le chansonnier. Le Georges Langford de La Butte, La Coupe Stanley, Le 15 de mai et surtout Thunder Bay. Refrain indélébile pour qui aima la chanson québécoise dans les années 70: «Tout c'qui m'reste à faire / C'est m'taire / À boire ma bouteille de spare / There's a hole in the sky of Thunder Bay.» Le Frigidaire, c'était aussi une chanson à lui. Le Frigidaire que découvrit Tex Lecor quand Langford la chanta en 1971 à Sous mon toit, la populaire émission de télé que Tex animait au «Canal 10». On connaît tous la version de Tex, qui tourna mille millions de fois à la radio et fut traduite en dix langues. On sait moins que Tex changea le refrain pour le rendre moins dur. «Tant qu'il m'restera queq'chose dans l'frigidaire / J'prendrai l'métro, j'fermerai ma gueule / Pis j'laisserai faire», entonnait Tex. Dans la version originale, le Madelinot était moins résigné: «Tant que j'pourrai toffer dans le frigidaire... » Langford commente: «Le frigidaire, pour moi, c'était la ville. Montréal. Dans la version de Tex, c'est l'électro-ménager.» Méchante nuance de sens. Il manque aussi un couplet dans Le Frigidaire de Tex, le dernier, qui s'achève sur ces mots: «Ici, tu crèves de faim / On déjeune sur ton dos.» Tout le contraire du ventre plein dont Tex se contente.

«Il me l'a fait entendre avant de l'enregistrer», relativise Langford. «La vérité, c'est que j'ai aussi profité du succès. Pour faire mon premier disque, je n'ai pas eu à cogner aux portes des compagnies de disques. Ce qui est drôle, c'est que partout où je vais aujourd'hui, il y a des gens qui me parlent de la différence entre les deux versions.» Il rit d'un grand rire qui doit s'entendre d'un bout à l'autre des Îles. «C'est devenu une sorte de légende... » La chanson ne lui a pas constitué une rente. Droits d'auteur? Grand rire derechef. «C'est pas avec ça que je vis.» De quoi vit-il donc, hors circuit depuis 25 ans? De tout ce qu'un chansonnier débrouillard peut vivre aux Îles. «Quand ç'a commencé à sentir moins bon pour la chanson québécoise, au début des années 80, je me suis dit que c'était le temps de retourner chez nous.» Lui qui avait ouvert aux Îles des boîtes à chanson au temps béni des boîtes à chanson (L'Astrid en 1966, Le Vieux Quai en 1967) s'est remis à bâtir. À commencer par la radio communautaire locale, CFIM. «J'ai programmé, j'ai animé. Jamais loin de la chanson.» Depuis six ans, il est directeur artistique de La Côte, à l'Étang-du-Nord. Et chansonnier en résidence. «C'est un petit café de cent places, dans un beau site. Il y a tous les bateaux de pêche autour. L'été, je fais mon petit spectacle, et on présente des artistes locaux. C'est pas juste une boîte, c'est une atmosphère.»

Un retour au fil des saisons

C'est là, au fil tranquille des saisons, qu'il a continué de mettre à l'eau ses chansons, vieilles comme neuves, jusqu'à ce que s'impose tout naturellement l'idée d'un retour sur disque. «J'ai un petit public qui me demandait quand j'allais les sortir, mes nouvelles.» Des nouveautés qui étaient devenus là-bas de véritables morceaux de patrimoine. «J'ai pris celles qu'on me réclamait le plus.» Et il les a enregistrées à Québec parce qu'il n'y a pas de studio d'enregistrement aux Îles. «Ç'a été fait sur un an et demi.» Selon les rentrées d'argent. «Ça coûte cher, voyager, quand on vient de pareil boutte comme moi.» Entouré par amitié des meilleurs musiciens aux alentours (ceux de Vigneault, notamment, avec Paule-Andrée Cassidy et Louise Forestier aux choeurs), Langford a produit l'album «pas à moitié» qu'il souhaitait. Un disque d'exquise facture, avec des chansons à la fois tendres et vivifiantes. Ma préférée, Le Havre qu'est g'lé, douce valse sur lit de cordes, est farcie de ces petits détails criants de vérité qui rendaient Thunder Bay si évocatrice: «Ils ont formé des équipes de hockey / Sans arbitre [...] Y s'passent le fort par les vitres de chars [...] Carnaval sauvage / Sans reine ni tirage / Le havre qu'est g'lé.»

Il y a aussi une reprise de La Butte, magnifique chanson d'éveil à l'amour du premier album («La première fille qui m'a montré l'pôle Nord... »), trait d'union nécessaire entre le Langford d'hier et d'aujourd'hui. «C'est Louise [Forestier] qui avait chanté les "ou ou ou" dans le temps. Je l'ai rappelée parce qu'elle passait à Québec quand on était en studio. Elle est venue.» Tout simplement. «Avec moi, c'est jamais trop compliqué.»