Les chants d’amour de Félix - La célébration encarcanée d’un homme libre

Ils l’avaient fait aux 20e FrancoFolies, avec le même Dominic Champagne à la mise en scène, n’a pas manqué de rappeler le président Alain Simard dans son allocution d’ouverture: c’est tout juste s’il n’a pas ajouté que refaire le coup pour le 25e, c’était quand même obligé. Un spectacle en hommage à Félix Leclerc, on ne peut pas ne pas vouloir ça. Alors rebelote, forcément, avec le même Champagne mandé par le même Simard. Devoir de mémoire, quoi: Félix, c’est Félix, que serait notre chanson sans lui (et la chanson française tout court, demandez à Hugues Aufray, allez voir ce qu’en disait Moustaki), que serait notre idée même du pays, de la liberté, de la colère? 
 
Ça va de soi qu’on se frotte à nouveau à lui et à ses chansons, plutôt dix fois qu’une. Mais là où ça me hérisse, et l’hommage de jeudi soir à Wilfrid, intitulé Les chants d’amour de Félix, m’a hérissé partout où j’ai un poil vaillant, c’est qu’on semble de plus en plus confondre hommage et cahier de charges. Il y a plein d’incontournables dans une telle soirée, on dirait qu’il n’y a que ça. Faut de la grande parole, faut faire vibrer la fibre nationaliste, faut du respect respectueux, faut des récitatifs, faut que Nathalie Leclerc, fille de Félix, vienne parler, faut que Julien Poulin en fasse trop comme à la Saint-Jean-Baptiste, faut Vigneault parce qu’il y n’a pas le lion sans le renard, faut Richard Séguin parce que Le train du nord, faut Jean-Pierre Ferland parce que Félix chanta Ton visage, faut la finale où tout le monde chante virtuellement avec Félix… J’ai d’autres exemples. 
 
Vous aurez compris que ça donne un spectacle prisonnier de lui-même, encarcané, pour ne pas dire enrégimenté. Un spectacle pas libre pour un homme libre, c’est quand même un comble. Un spectacle qui consolide le piédestal, repeint la statue, qui coule Félix dans le béton comme s’il s’agissait d’un pont à rafraîchir. Félix l’infrastructure. Tout ce que n’était pas Félix, lequel n’avait rien contre la reconnaissance légitime, mais tout contre le monument aux morts et ses embellissements à l’infini.
 
Bouffées de liberté 

C’était d’autant évident qu’il y a eu des bouffées de vraie liberté dans ce spectacle. Des échappées. Ce que Bernard Adamus a fait d’Attends-moi ti-gars, était un geste d’homme libre: il a sainement exagéré, crié, hurlé un peu Félix qui devait jusque-là avoir les poumons bien comprimés. 
 
Quand Michel Rivard a parlé de ses 78-tours de Félix et du premier album intitulé Félix Leclerc et sa guitare, on échappait également à quelque chose: la pesante grandeur obligatoire du propos. Un peu de légèreté, Félix aurait apprécié. 
 
Quand Fred Pellerin, sur le grand écran, nous a jasé ça avec des trop gros plans de ses lunettes ou de son œil droit, on était avec le Félix ludique, merci Fred, on n’était plus dans l’inévitable couplet écolo maladroitement relayé par Laure Waridel ou le couplet politique mal joué par le cinéaste Hugo Latulippe, et à des années-lumière de Gabriel Nadeau-Dubois, absolument incapable de véritable ferveur dans sa molle, très molle récitation de L’Alouette en colère (qu’on aurait pu retitrer L’Alouette fâchée fâchée fâchée…). Controverse autour de ça? Que le politicien en herbe soit parfaitement incapable de rendre un texte aussi puissant, là était le scandale. 
 
Toujours parfait

Vigneault a été parfait, Vigneault est toujours parfait, impeccablement préparé. Qu’il chante Les algues, splendide méconnue, en disait long sur sa connaissance du répertoire de Félix. Mais fallait-il, une fois de plus, l’ovationner debout à son arrivée, des fois qu’il mourrait dans la demi-heure? Ce n’était pas le lieu du dernier grand merci au grand Gilles, pas plus que ce n’était l’occasion pour Ferland de ressortir des vieilles blagues servies dans ses 800 derniers spectacles, ni parler inlassablement de lui-même avec Félix pour prétexte. Tout le contraire d’un Nicola Ciccone, sans prétention aucune, donnant avec générosité la terrible Douleur, avec un couplet en italien: il n’était pas obligé. 
 
Samian? Évidemment, ça aussi c’était dans le cahier de charges politiquement correct: fallait un autochtone. On aurait pu en choisir un qui ne mâchouille pas ses fins de vers. Marie-Josée Lord? Mine de rien, dans le cahier de charges aussi: une chanteuse d’opéra, c’est vendeur, et ça s’est bien vendu, ovation garantie sur facture. Betty Bonifassi: elle aura eu le bon goût de ne pas reprendre les vocalises de Marie-Claire Séguin dans Le train du nord, et la version résultante était chaude et bluesée, sortant du coup Richard Séguin de ses platebandes et l’incitant à se dépasser à l’harmonica. Une autre belle échappée de liberté.
 
Louis-Jean Cormier, lui, a été souverain, autant que dans son spectacle à lui ou dans celui des 12 hommes rapaillés. Complot d’enfant, avec Betty, puis Le Tour de l’île (avec l’orchestre, qu’il a pris le temps de regarder), faisaient oublier beaucoup. De la justesse de ton, du cœur, de la vérité, de l’appropriation saine et productive. Ça tombait mal, c’était la fin: tout le spectacle aurait dû nous élever, nous émouvoir et nous soulever ainsi. La prochaine fois, tiens, laissez donc un Louis-Jean Cormier concocter lui-même un show Félix avec qui bon lui semble, et faites à Félix ce qu’on a fait à Miron: s’en emparer pour aller vivre en sa compagnie en bas du piédestal, en liberté pleinement assumée.
 

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