Socalled en mode yiddish

Le rappeur Socalled, de son vrai nom Josh Dolgin, n’est pas à une folle aventure près.
Photo: François Pesant - Le Devoir Le rappeur Socalled, de son vrai nom Josh Dolgin, n’est pas à une folle aventure près.

Devant la bibliothèque du Mile-End, avenue du Parc, Socalled vient tout juste d’inaugurer un des pianos en libre-service installés cet été encore sur le Plateau-Mont-Royal. Dans ce quartier où il connaît tout le monde, il serre quelques mains, incite des passants à s’asseoir au piano tout en prenant garde de ne pas échapper ses livres de partitions. « Do you play, est-ce que vous jouez ? »


Le rappeur Socalled, de son vrai nom Josh Dolgin, n’est pas à une folle aventure près. En plus d’avoir sillonné le monde avec ses deux albums Ghettoblaster et Sleepover, il a fait l’objet d’un documentaire et a poussé sa passion pour les marionnettes au point de les faire chanter sur scène. Et plus récemment, le Montréalais s’est plongé dans l’univers de la pègre d’Odessa du début du XXe siècle pour en faire une comédie musicale… en yiddish.


Assis juste à côté du piano, Socalled avoue d’emblée que l’idée de refaire une comédie musicale - il vient de lancer le disque de sa première tentative, The Season - est celle du Centre Segal et du Théâtre yiddish Dora Wasserman, qui lui ont donné en quelque sorte carte blanche. Son choix s’est arrêté sur le recueil de nouvelles Tales from Odessa, de l’auteur russe Isaac Babel, qui raconte l’univers du gangster Benya Krik en Ukraine.


« Cette pièce-là était une parfaite combinaison de mes intérêts, explique Dolgin. Je suis fan de la littérature russe, j’ai même étudié ça à l’école un petit peu. Ça touche aussi un intérêt pour la culture yiddish d’avant la guerre, la culture des juifs en Europe de l’Est, mon grand-père vient d’une ville près d’Odessa. Et également, c’est une histoire de gangster, et j’adore ça ! »


Avec les différentes histoires du livre de Babel, Socalled en a construit une seule, celle de la montée en puissance du personnage Benya Krik, dans une communauté où il ne joue toutefois pas la carte de la terreur. « Le monde a besoin d’une bonne histoire de gangster juif, c’est le bon temps ! lance Socalled, lui-même de cette confession. Il y a plein de bons films de gangsters irlandais et italiens, mais je ne sais pas pourquoi, il n’y a pas de bon film de gangster juif. Mais il n’y a simplement pas beaucoup de films juifs tout court même si Hollywood en est rempli. Les juifs ont peur de parler de leur propre histoire, c’est un stigmate, bien sûr. »

 

Une pièce pour tous


Mise en scène par Audrey Finkelstein, Tales from Odessa sera jouée par plusieurs comédiens amateurs, et sera aussi faite de moments d’ombres chinoises. Socalled a écrit les paroles et les musiques en anglais, mais le tout a été traduit par la suite en yiddish ; une langue en disparition, à Montréal, presque uniquement parlée par les hassidiques. « Mais la pièce, c’est plus pour toi, eux, ils ne viendront pas. Cela étant dit, il y a des sous-titres en direct en français et en anglais, rassure Socalled. C’est pour n’importe qui, pour les anglophones, les francophones. C’est pour les juifs, pour les non-juifs. I mean, is The Godfather for Italians ? Non ! »


Pour Tales from Odessa, Socalled a écrit 35 mouvements musicaux, dont 13 chansons. Des duos, des trios, des chansons d’amour… « J’ai surtout essayé d’écrire des bonnes chansons accrocheuses, l’idée, c’était pas de faire le pastiche de chansons de 1913. »


Réfugié quelques jours chez ses parents, Dolgin s’est assis au piano et a enregistré tous les passages qui lui passaient par la tête. « Je faisais dam-dam dom, puis une autre fois da-da-da-di… Attends, I’ll show you », lance-t-il avant de se rendre au piano juste à côté et d’en faire la démonstration pendant quelques minutes. « C’était un bric-à-brac, comme une mosaïque. C’est ce que je fais le mieux, assembler les choses. Je n’ai jamais trouvé que j’étais bon à créer des choses, mais j’ai réalisé que si je fabriquais de petites idées, je pouvais les assembler et en faire des chansons. »


Selon Socalled, c’est le groupe qui va jouer sa musique qui donnera une saveur un peu plus traditionnelle au tout. On y retrouvera un cymbalum (un genre de piano ouvert utilisé avec des bâtons), un violon, une flûte bulgare, un accordéon et une clarinette, jouée par un musicien klezmer venu de New York pour toute la durée de la pièce.


« C’est fou que le théâtre yiddish existe encore, sur une scène, à Montréal. Les fantômes de cette culture se promènent encore autour de nous, et ont encore un impact. Je t’en parle, tu vas écrire là-dessus ! » Et peut-être irez-vous les voir.