Georges Moustaki 1934-2013 - Le métèque a quitté son jardin

Georges Moustaki chez lui, à Paris, en avril 2008.
Photo: Agence France-Presse (photo) Stéphane de Sakutin Georges Moustaki chez lui, à Paris, en avril 2008.

« Il y avait un jardin qu’on appelait la Terre », chantait le beau barbu à « gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec » : il l’aura sillonnée, souvent jusque chez nous, ensemencée de chansons. Le parolier de Milord, devenu Moustaki et sacré grand parmi les grands de la chanson française, n’aura pas cédé un ion de liberté en chemin. À moto, le chemin. Évocations.


Jaloux. Longtemps j’ai été jaloux de Moustaki. Je le lui avais dit en 2008, en aparté de ma seule entrevue avec lui (en amont de son dernier spectacle à Montréal, au théâtre Outremont). Il avait bien rigolé. Je lui avais même cité ma bête parodie de son Métèque, que je traînais depuis l’adolescence, à l’époque où péremptoirement je décidai qu’il était un gourou barbu à guitare avec plein de femmes, trop de femmes : « Avec ma gueule de pastèque… de pitre grec…» J’entends encore son fou rire au bout du fil. Ça avait décontracté l’ambiance. Je le découvrais, pas du tout gourou mais totalement sympa, copain-copain, nettement plus enclin à causer motos que de Piaf et de son fameux Milord.


« La moto, c’est très sensuel », me dit-il d’une voix gaillarde, lui pourtant déjà affaibli par la maladie pulmonaire qui allait, cinq ans plus tard, l’emporter. « Les sensations sur une moto sont incomparables », renchérissait-il, déplorant alors le récent vol de sa chère Norton.


Hélène Hazera, animatrice de l’émission Chanson Boum à France Culture, se souvient de lui sur scène, « entrant en combinaison de moto dans l’Olympia et restant devant le public : il aimait qu’on le voie. » Elle l’appelle Jo le beau gosse (j’avais de quoi être jaloux), évoque « dans les albums sa beauté adolescente, comme un Antinoos de marbre ». Monique Giroux, qui a huit entrevues de Moustaki dans sa besace et pas mal de temps facultatif passé en sa compagnie, mentionne aussi le motocycliste… et le pongiste ! « Tous les soirs, il allait jouer au ping-pong. Un sérieux pongiste, presque professionnel, comme Salvador et ses boules de pétanque. Il arrêtait un rendez-vous : “Faut vraiment que j’y aille, excusez-moi, je m’en vais jouer au ping-pong.” »


Beau comme un dieu, moto, ping-pong. Je vous parle de tout ça exprès. Pour déboulonner le monument, alors qu’on l’érige partout, légende de la chanson oblige. J’aime bien qu’on sache d’abord qu’il avait des passions sans guitare au cou, que c’était un type bien, Moustaki, parlable, affable, souriant. Et les grandes chansons, dans tout ça ? Et la chronologie de cette incroyable vie ? Et Piaf ? D’accord, parlons-en, de Piaf. « Il ne fallait surtout pas lui parler de Piaf, réplique Hélène Hazera du tac au tac. Il en parlait très bien tout seul, au moment où il voulait. Il disait que la voix de Piaf était un médicament contre les guerres puisqu’elle nettoyait l’auditeur de l’intérieur. » Et l’animatrice d’ajouter : « Il ne démentait pas avoir été le premier à plaquer Piaf… »


Il ne m’en parla pas à moi, de Piaf, trop amusé de constater que oui, eh oui, fatalement, quand il se retrouvait en studio pour enregistrer des duos, TOUS les artistes finissaient par lui demander : et alors, comment c’était avec Piaf ? « Il y a des mythes et des légendes, et je suis un de ceux qui peuvent les raconter… » Dans son excellent La chanson française pour les nuls, le journaliste Bertrand Dicale raconte justement la création de Milord à la fin des années 1950 : « Ah, que n’a-t-on pas écrit sur les nappes en papier des bistrots parisiens ! Un jour, Moustaki griffonne quelques vers. Pas bons. Mais il y a un mot, un mot qui sonne bien, “un mot qui est la chanson”, comme il le dira plus tard : Milord. Il l’entoure au crayon sur le morceau de nappe, qui attend dès lors patiemment son heure. » Le fils de Yann Perreau, me glisse Monique Giroux, s’appelle Milord. Moustaki ne l’aura pas su.


Un peu de bio si vous y tenez. Naissance de Yussef Mustacchi le 3 mai 1934 à Alexandrie, jeunesse égyptienne qu’il raconte « avec beaucoup de pudeur », dit l’as accordéoniste Steve Normandin dans le livre Les filles de ma mémoire. Et puis Paris à l’adolescence, et puis Brassens aux Trois Baudets, la révélation d’un destin, assortie d’un coup de pouce : Georges le maître ne décourage pas Georges le disciple, au contraire. Et puis paf : Piaf. Et re-paf : Milord. Une immortelle à 25 ans. « C’est lui qui a “choisi” la musique de Milord, rappelle Steve. Marguerite Monnot en avait composé deux. Elle et Piaf aimaient la première. Moustaki disait que la deuxième lui rappelait les bars de l’Alexandrie de sa jeunesse. Il avait, très jeune, un sens musical et un flair évident. On parle de ses textes, de ses interprètes, de ses collaborateurs, de Reggiani [Ma liberté, Sarah, Votre fille a 20 ans], de Barbara [La longue dame brune], de Jobim [Les eaux de Mars], mais sans être un virtuose, c’était un guitariste, un pianiste, un accordéoniste… »

 

Vedette pop à 35 ans


Et puis arrive le succès en son nom propre. Tard, à 35 ans. Le métèque a déjà trois ans - et son lot de rejets - lorsque la chanson et l’album, qui contient aussi Joseph, Le temps de vivre, Ma solitude, se répandent dans les chaumières de la francophonie avec la frénésie de sa barbe fournie. Le voilà sacré vedette pop paix et amour, le voilà tout de blanc vêtu, le voilà entouré sur scène comme dans une commune, le voilà chanté et chantant en plusieurs langues (qu’il parle couramment), le voilà citoyen du monde, Égypte, Italie et Grèce dans les gènes, Méditerranéen d’esprit, Brésilien dans le corps, avec pied-à-terre au coeur de Paris dans l’île Saint-Louis. « J’ai l’impression d’avoir plusieurs vies à la fois, me dit-il en 2008. J’ai une vie de chanteur, une vie d’habitant de l’île Saint-Louis, une vie de voyageur hors de mes tournées, je vais en Grèce, je vais en Espagne, ce sont des patries, j’ai plusieurs patries, chaque patrie, c’est une vie. »


Il nous fréquenta assidûment, amoureusement. Patrie québécoise. « À cause de Félix d’abord. Quand je suis allé l’écouter aux Trois Baudets, il n’était pas là, j’ai vu Brassens. Il m’a fait le cadeau de me faire connaître Brassens. Quand j’ai été pour la première fois à Québec, il m’a reçu à l’île d’Orléans. J’ai pu lui dire ma gratitude. […] Félix Leclerc a été le premier qui s’imposait avec une belle voix, une guitare et de la poésie. C’est-à-dire qu’il rompait avec le music-hall, avec tout ce qui était strass et artifices. […] C’est un poète qui chante, c’est un philosophe, c’est un observateur du temps qui passe, avec un regard extrêmement lucide, à la fois bienveillant et critique. » Drôle de relire ça. On pourrait l’écrire à propos de Moustaki, ce doux homme irréductiblement libre qui fuyait descriptions, réductions et autres étiquettes.


« Il était chez lui ici, résume Monique Giroux. Plein de vie, surtout. On a eu l’impression de le connaître vieux, à cause de la barbe, mais c’était quelqu’un de très jeune, toujours prêt à faire des choses. Même à la fin, il avait encore des envies d’écriture. » Écriture parfaitement ciselée, de Milord à La sagesse du faiseur de chansons, recueil paru en 2011. Hélène Hazera : « Sur un lit d’alexandrins rigoureux, il a inventé une nouvelle indolence, presque une nouvelle volupté. » De quoi justifier quelque jalousie.







Moustaki en spectacle interprète deux de ses plus belles chansons: Je ne sais pas où tu commences, et Il y avait un jardin.

9 commentaires
  • Jean-Luc - Inscrit 24 mai 2013 01 h 24

    Touchant


    Touchant.
    Loin de tout boucan.

    Merci à vous, M. Sylvain.

  • Sol Wandelmaier - Inscrite 24 mai 2013 06 h 51

    Avec son départ....

    ....un petit bout de ma vie s'en va! Tristesse et regrets profonds...Restes en paix! Georges...

  • France Marcotte - Inscrite 24 mai 2013 07 h 34

    L'homme qui suivait sa voie

    Exil, moto, ping pong, chansons, amours solitude... La vie sentie est toujours hétéroclite, on choisit sans trop savoir pourquoi.

    Et on parle comme on le sent: «Il disait que la voix de Piaf était un médicament contre les guerres puisqu’elle nettoyait l’auditeur de l’intérieur.»

    Et on crée comme par miracle, sans vraiment comprendre:
    «... la chanson était pour lui « à la fois un mystère et une grâce ». « Une chanson, c’est un mariage d’amour entre paroles et musique, sans que l’on sache qui se déclare en premier. Il n’y a pas de routine, pas de recette ou de loi. Rimées ou non. Longues ou courtes. La création et le ciselage apportent un plaisir intense. Mes préoccupations sont liées au fait d’écrire des textes transparents et lisibles. Quand Reggiani ou Barbara me demandaient une chanson, j’avais l’impression de ne pas savoir faire. Et pourtant, j’y arrivais. Je l’ai fait pendant 50 ans. J’ai l’impression que les chansons sont déjà là et que je ne fais que les capter. Paul Valéry a dit : “C’est Dieu qui nous donne le premier vers.” Je suis d’accord, sauf que je ne sais pas qui est Dieu. ». Paroles rapportées par M.Gauthier en page A8.

  • François Dugal - Inscrit 24 mai 2013 07 h 56

    Oncle Georges

    «Ma liberté,
    Longtemps je t'ai gardée
    Comme une perle rare»,
    Merci oncle Georges, pour ta poésie éternelle.

  • France Marcotte - Inscrite 24 mai 2013 10 h 37

    Ce timbre

    Je reprends cette déclaration:
    «Il disait que la voix de Piaf était un médicament contre les guerres puisqu’elle nettoyait l’auditeur de l’intérieur.»

    S'il disait vrai, cela est énorme. Cela signifie que la voix des humains peut avoir ce pouvoir, être plus forte que les armes.

    Et à bien y penser, c'est vrai que cette voix avait un étonnant pouvoir.