Musique classique - L’opéra boules à mites

Marianne Fiset campe une Manon vocalement très nuancée, plus émouvante qu’enflammée.
Photo: Yves Renaud Marianne Fiset campe une Manon vocalement très nuancée, plus émouvante qu’enflammée.

Au temps où l’on présentait encore des spectacles lyriques de ce type, le Québec roulait en Renault 5, en Datsun, en Ford Pinto ou en Plymouth Volare et le Canadien enchaînait les conquêtes de la Coupe Stanley.

Pour sa Manon, sur une scène de la Place des Arts en 2013 (!), l’Opéra de Montréal fait dans l’opéra de papa, du genre qui ferait, à la limite, encore, les beaux jours des Opéras de Nijni Novgorod ou de Timisoara. On a ressorti des boules à mites les décors en carton-pâte et les costumes de productions qui, il y a quinze ans, en avaient déjà vingt de retard.


Qui plus est, hélas, ce cadre est faiblement habité de théâtre. Les solistes passent plus ou moins leur temps à défiler à l’avant-scène pour y intervenir ou pousser leur air. La dualité de Manon, qui bascule entre amour pur et goût du luxe, n’est pas vraiment palpable et, de là, son parcours de la candeur à la déchéance reste très elliptique.


Certains dialogues étant coupés, la servante au second acte ne sert à rien d’autre qu’à brouiller la lisibilité. Autant s’en priver alors, pour souligner que les deux amants vivent d’amour et d’eau fraîche. Le décor étant quasiment celui d’un hôtel particulier - il resservira d’ailleurs dans le tableau ultérieur de la luxueuse salle de jeu ! -, on ne comprend pas vraiment pourquoi Manon trahirait son amant pour glaner mieux ailleurs. Cet acte II est le gros point faible de la production : les gesticulations de Brétigny et Lescaut sont imbéciles et l’enlèvement de Des Grieux un non-événement.


Il manque plusieurs couches de dramatisme à la chose, mais, en l’état, Fabien Gabel, qui ne peut inventer une ardeur que le spectacle ne véhicule pas, tient fort bien le plateau, avec des gestes clairs.


Sur la scène, Marianne Fiset campe une Manon vocalement très nuancée, plus émouvante qu’enflammée, qui, théâtralement, garde un profil un peu bas tant sa quête d’amour l’emporte sur l’ambitieuse quête des ors. Richard Troxell, appelé en remplacement d’un ténor portugais trois jours avant la première, avait interprété Des Grieux dans la mise en scène de Deedrick à Calgary en 2009. Il a le mérite de sauver le spectacle et de s’en tirer honorablement ; on n’en demandera pas beaucoup plus.


Aux côtés de Marianne Fiset, Gordon Bintner, en Lescaut, est le grand vainqueur du spectacle. Sa solidité et son autorité font penser à celles d’un Bo Skovhus. Il a de beaux jours devant lui. Alain Coulombe est un Comte des Grieux d’un excellent coffre et les autres protagonistes accomplissent consciencieusement leur tâche.


Au terme de cette saison, qui ne vaut que par la présentation de Dead Man Walking, des états généraux de l’opéra à Montréal et au Québec seraient plus que jamais utiles. La question est : quels moyens donne-t-on à qui et pour faire quoi ? La définition d’une stratégie de vrai projet artistique en matière d’art lyrique est de plus en plus à l’ordre du jour.