Je chante comme je parle

Dead Obies
Photo: Toma Iczkovits Dead Obies

Depuis les dernières semaines, le concours-vitrine Les Francouvertes a offert son traditionnel combo de musique francophone et de découvertes. Mais peut-être pour la première fois en 17 années d’existence, ce n’est pas le « niveau » d’émergence des finalistes qui fait réfléchir, mais plutôt leur utilisation de la langue.

C’est que lundi soir, au Club Soda, la finale rassemblera sur scène trois artistes et groupes qui utilisent le français de manière très variée, métissée, et ancrée dans le territoire, quitte à faire grincer des dents les puristes de la langue.
 
Dans le coin le plus « classique », il y a Marcie, jeune auteure-compositrice-interprète de 23 ans, qui offre une musique pop-rock chantée à la française, même si elle vient de Jonquière. Il y aura également le trio néo-brunswickois Les Hay Babies, qui mêle langue française et chiac sur ses pièces country-folk. Et puis on retrouvera le dynamique groupe « post-rap » Dead Obies, qui intègre beaucoup d’anglais, mais aussi du créole et des termes jamaïcains, à ses textes colorés.
 
Voici trois propositions fort différentes, et pourtant, dans chacune des entrevues, tous ont employé la même phrase : « Moi, je chante comme je parle. » Tour d’horizon.

Dead Obies, de la bonne oreille

C’est certainement le « franglais » de l’énergique formation rap Dead Obies qui force le plus la réflexion cette année aux Francouvertes. Au téléphone, Jean-François Ruel, alias Yes McCan, a un sac plein d’arguments et de citations pour appuyer la façon de faire de son groupe. « On n’est pas arrivé avec un programme politique, répétera-t-il. Comme enfants de la loi 101, tu grandis avec de jeunes Arabes, de jeunes Haïtiens. On n’est plus dans le formulaire et la statistique, y’a de vrais gens qui parlent et vivent ensemble. Tous les jours, c’est notre réalité. Tu me passes-tu une beer, on va-tu chiller sur le corner. C’est pas d’être colonisé pour autant, c’est juste d’être décomplexé.

Se qualifiant de fervent indépendantiste, Ruel croit que la langue métissée de Dead Obies est une richesse musicale et qu’ignorer cette réalité montréalaise — ce « code générationnel » — serait mentir à l’histoire. « On est des gens de toutes les origines qui arrivent avec leur propre héritage culturel, qui vivent leur propre culture et qui la partagent sans essayer d’assimiler l’autre. »
 
À ceux qui disent qu’il est fier de son ignorance, Dead Obies demande d’écouter sa musique de la bonne oreille. « Si moi, un jeune de 23 ans de Montréal, je lis un poème d’Homère et que je dis que c’est ridicule, ces vieilles affaires tout croches, ben c’est de ma faute si je n’ai pas su me mettre dans le contexte culturel de l’auteur. Si un jeune doit ouvrir son esprit pour acquérir les connaissances anciennes, ben quelqu’un qui vient pas du même milieu social ou démographique que nous doit essayer de comprendre le bassin intellectuel dans lequel notre œuvre se ressource. »


Marcie, l’accent de l’élégance

Le franc-parler ou les mots de la rue ont la cote depuis quelque temps. Ceux de Canaille ou d’un Dany Placard, par exemple. Même si au bout du fil Marcie laisse filer quelques « pas piiire », « concouuurs » ou autres bijoux sonores de son Jonquière natal, la jeune femme parle un français très « propre », tout comme quand elle chante.
 
« Dans la vie, je ne sacre pas vraiment, je ne parle pas trop joual, je ne serais pas à l’aise de parler comme le fait Bernard Adamus dans ses chansons, même si je trouve ça vraiment bon. J’aime ben les trucs très classiques, en fait ; ma mère écoutait Georges Moustaki, Jacques Brel, ces choses-là, et sans avoir un accent français, j’aime beaucoup ces choses un peu universelles, qui n’ont pas trop d’époques. »
 
Ces premiers contacts avec les mots et la création, elle les a eus dans des soirées de poésie au café-théâtre Côté-Cour à Jonquière, où elle s’est déjà produite avec sa guitare en guise de bouclier. Et quand elle chante, on entend une élégance à la Barbara ou à la Françoise Hardy.
 
Selon elle, le combat pour la langue française est toujours légitime, mais elle prône le libre choix de chacun de choisir la langue dans laquelle il veut s’exprimer. « C’est à chaque auteur-compositeur de se demander si ça lui permet d’exprimer la totalité de sa poésie, ce qu’il a à dire. Lhasa chantait en français, en anglais et en espagnol, et c’était très beau ! »


Les Hay Babies, la liberté de choisir

Formées il y a près d’un an et demi par trois filles venues de trois villes différentes du Nouveau-Brunswick, Les Hay Babies ont dominé la ronde préliminaire et les demi-finales des Francouvertes avec leur country-folk taillé comme un hybride entre les harmonies vocales des Sœurs Boulay et la langue de Lisa LeBlanc.
 
Katrine Noël, Vivanne Roy et Julie Aubé ont dans leur répertoire des titres en anglais, mais elles mettent toute la gomme sur leurs pièces en français et en chiac, une langue où il ne faut pas trop se « worrier », peuplée de revirements linguistiques fantastiques.
« C’est juste le français qu’on parle depuis toujours, explique Katrine. C’est pas quelque chose qu’on essaie d’apporter à nos chansons. Même que moi, j’ai pas le même accent que les deux autres filles, je vis plus proche du Québec, je suis moins chiac. Ça va avec les villages. »
 
Selon Katrine, il reste des préjugés envers le chiac. « Beaucoup de gens qui ne sont peut-être jamais venus dans le sud du Nouveau-Brunswick croient que c’est un slang, quelque chose qui a été inventé, comme du langage de rue, que t’appendrais au secondaire. Mais ça vient des générations et des générations avant nous. »
 
« I guess qu’il y a des règles, mais je peux pas te donner un cours là-dessus, c’est quelque chose que tu sais. Et dans les chansons, ça nous donne la liberté, celle de choisir. Si on veut que ça rime, on peut choisir le mot correct, ou le mot chiac, ou le mot conjugué chiac. »
 

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