Alaclair, la drôle de bête

Eman, Maybe Watson et Vlooper
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Eman, Maybe Watson et Vlooper

Le groupe rap Alaclair ensemble fait tout ce qu’il peut pour se saboter. Ses affaires n’ont pourtant jamais roulé aussi rondement. En jouant les hurluberlus dans un monde musical qui n’aime pas trop les boute-en-train, en semant à tous les vents leur musique et en remettant en question le sacro-saint clivage français-anglais, les six membres d’Alaclair abattent les vieux réflexes pour se plonger tête première dans le XXIe siècle.

Situation vécue. Station de métro Beaubien, à Montréal. Sur le quai, un jeune homme porte un t-shirt arborant le logo d’Alaclair ensemble, une feuille d’érable orange à l’envers, sur fond mauve. « Beau t-shirt. » Il lève les yeux et lance : « Merci. Reste mince », avant de poursuivre son chemin comme si de rien n’était.

Ils sont comme ça, les nombreux fans d’Alaclair, ils suivent les règles enseignées par le groupe. Si surprenante soit-elle, la réponse « Reste mince » est logique dans l’univers hypercodé que ces gars, divisés entre Québec et Montréal, se créent depuis le lancement de leur premier disque, 4,99 $, en 2010. Au lieu de se dire « le gros », ils optent pour « le mince ». Un spectacle, pour eux, c’est un « brizassage de fizzoules ». Ils sont diplômés de l’Alaclair High et lancent régulièrement « Champagne, caviar ! ». Mais surtout, le Québec, dans leur esprit, c’est le Bas-Canada (d’où la feuille d’érable inversée), et ils ne font pas du rap québécois, mais du post-rigodon du Bas-Canada. Voyez ?

Dans le milieu du hip-hop, Alaclair a créé un certain mouvement de rejet, surtout dans ses sphères les plus puristes. Mais l’effet tend à se dissiper, et son univers disjoncté y est de plus en plus accepté. Le public cible de la formation s’est révélé être composé d’un peu tout le monde, plusieurs étant sensibles à son univers rigolo et à la rythmique et à l’énergie du rap. Du post-rigodon, disais-je.

En ce 34 avril - encore un code ! -, Ogden (alias Robert Nelson), KenLo, Maybe Watson, Eman, Vlooper et Claude Bégin font paraître ce qu’ils appellent leur vrai deuxième disque, fort joliment nommé Les maigres blancs d’Amérique du noir. Un album attendu par un bassin d’admirateurs qui n’a cessé de s’agrandir au cours des dernières années. Alaclair a fait presque tous les événements musicaux de la province, en plus de multiplier les parutions sur le Web, en groupe et en solo, toujours gratuites.

 

Les grands dérangements

Pendant plus d’une heure d’entrevue, Ogden, le plus jeune du groupe à 25 ans, tente de décrypter le travail souvent paradoxal d’Alaclair : c’est drôle, mais sérieux, à la Yvon Deschamps, déconstruit et accrocheur, musicalement américain, mais complètement québécois. Alaclair est une drôle de bête.

« On dérange par la manière dont on distribue la musique et dont on fonctionne. Par la manière dont est faite notre musique pour ceux qui considèrent que le rap doit être fait d’une certaine manière. Et depuis qu’on met en avant le concept du Bas-Canada, on commence à déranger les deux côtés du spectrum politique. »

Et pourtant, le tout est fait dans une mer d’ironie. Dans son personnage de Robert Nelson, président de la République, Ogden se la joue 1838, citant ici et là d’un ton nasillard la déclaration d’indépendance du Bas-Canada. La pochette du nouveau disque montre la très jeune Élisabeth II, et le site Web du groupe dédie une section à Stivon Harpon, « p.-d.g. de colonie-comptoir ». Alaclair s’amuse avec le drapeau canadien et teinte son français de termes anglais. « On dérange des fédéralistes finis, mais aussi des souverainistes, même si je ne peux pas être plus souverainiste que maintenant. »

Né au Québec de parents bosniaques, Ogden rejette une vision ethno-linguistique de la souveraineté. « J’ai pas d’ancêtres français, et c’est pas ma langue maternelle. Donc, il y a vraiment un ensemble de valeurs civiles, culturelles, qui ne sont pas liées à la langue, qui définissent selon moi la société québécoise. La métaphore du Bas-Canada, c’est un peu ça. Pour moi, au XXIe siècle, pour représenter la cause souverainiste ou même juste le Québec d’aujourd’hui, t’es obligé de revirer de bord la question du XXe siècle : français-anglais, canadiens-québécois. C’est plus complexe, et on a besoin d’une vision beaucoup plus unificatrice. Si les anglophones ou les immigrants ne sont pas intéressés par les notions de spécificité du Québec, ben, on n’est pas en train d’aller dans la bonne direction. »

 

Références communes

Le message d’Alaclair n’est vraiment pas livré au premier degré. Un peu comme les fous du roi, le groupe fait rire, puis un peu grincer, après coup, quand on voit l’image dans le miroir. Et on s’amuse ferme sur son dernier album à compter les références culturelles d’ici, et pas toujours les plus glorieuses : les cours d’économie familiale, l’émission Soupe Opéra, Watatatow, Passe-Partout (la pièce Mon cou), le « coucouroucuicui » des Bleu poudre, sans compter les pastiches de Beau Dommage et de Serge Fiori. Sur SnareDrum, KenLo lance cette phrase-résumé : « C’est le retour à la mode de tout c’qui était démodé. »

« De plus en plus, je perçois Alaclair, c’est vraiment une analogie, un petit peu comme un genre d’Elvis Gratton de la musique. Où on est en train d’affirmer la force de notre différence culturelle à travers le pathétique de plusieurs de nos références. Les maigres blancs d’Amérique du noir ! Oui, c’est un clin d’oeil à Pierre Vallières, mais tsé, on est les petits Blancs d’Amérique dans notre minisociété, on a nos petites références que personne ne connaît. On fait nos petites affaires. Et, oui, c’est important de montrer, par le ridicule, qui on est vraiment. Au Québec, l’humour est tellement présent que tu peux pas parler de c’est qui le monde d’ici sans parler de l’humour. »

Pourtant, le style musical du groupe, surtout dessiné par Vlooper, n’a pas grand-chose de «québécois» -- du genre chanson, folk, trad ou autre stéréotype –, trempant dans un son très américain, agressif, parfois même crunk, ou déconstruit. Ce genre de structure électronique a même trouvé un surnom bien d’ici, le «piu-piu».

« Le post-rigodon, c’est ça, c’est la rencontre de notre tradition orale mêlée à l’influence des musiques contemporaines américaines. Et dans le fond, c’est comme si on était en train de dire que c’est pas parce qu’on est en train de faire de l’électro et du rap qu’on n’est pas en train de célébrer notre propre patrimoine culturel. »

 

Bienvenue au XXIe siècle

Enregistré en grande partie lors d’une seule semaine passée dans un chalet, Les maigres blancs… sera offert sur le Web au prix que les internautes jugeront le bon (0 $ compris) et vendu en copie physique sur commande et en spectacle. C’est là aussi une certaine résistance de la part d’Alaclair : aller contre la logique actuelle de l’industrie du disque en donnant et en inondant, et en optant pour la liberté totale, même celle de se tromper.

Pour ce disque, Alaclair aurait pu aisément obtenir un contrat très intéressant étant donné son aura et ses succès actuels, mais le groupe a préféré continuer en indépendant. « En fait, je considère que l’industrie du disque, c’est une industrie du XXe siècle, qui ne répond plus tant que ça aux besoins du XXIe siècle, lance Ogden. Le premier besoin de l’industrie, c’était d’offrir à des artistes la possibilité d’enregistrer de la musique, de la produire. Maintenant que c’est rendu vraiment facile d’accès, surtout pour nous qui faisons de la musique électronique, ça devient le vestige d’une institution. Pis même si t’as des étiquettes indépendantes qui font du travail pas mal plus intéressant que les grosses majors, ça demeure un modèle assez fermé. »

Pour l’instant, la sérieuse blague d’Alaclair se poursuit avec vigueur, et les prochains mois risquent d’être occupés pour les six membres, dont cinq ont des familles. Mais Ogden insiste : il n’y aura pas de compromis pour attirer les gens et monnayer le tout. « Je trouve que ça fait partie de la légende ou du mythe d’Alaclair. C’est un groupe qui n’aura pas fait le choix de l’autopréservation. »