La floraison des Mountain Daisies

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	Sur scène, Carl Prévost et Ariane Ouellet, des Mountain Daisies, s’entourent d’un house band incroyablement solide et souple</div>
Photo: François Pesant - Le Devoir
Sur scène, Carl Prévost et Ariane Ouellet, des Mountain Daisies, s’entourent d’un house band incroyablement solide et souple

Il y a de tout à l’Open Country des Mountain Daisies au Verre Bouteille. Du boire, de la joie, du country : les éléments constituants de la vie. On est toute une bande de réguliers à s’en abreuver le deuxième mardi du mois, Mario-Luigi Leblanc, Michel Rivard, mon amie Do, quelques centaines d’inscrits sur la page Facebook des Daisies. D’où goulot d’étranglement, forcément : l’Open ne reste plus ouvert longtemps, ça débarque à 17 h pour le show de 20 h, on refuse des gens. Le soir où les Daisies recevaient Louis-Jean Cormier et Michel Rivard, une foule de Métropolis s’agglutinait sur l’avenue du Mont-Royal : il a fallu improviser une supplémentaire. Et ce n’était pas encore assez.


« Je pense qu’il y a quelque chose qui lève », constate Carl Prévost, modeste mais ravi. « On atteint un seuil, renchérit Ariane Ouellet, tout sourire. Barrer la porte, pas trop souvent ! » C’est d’abord eux, Carl et Ariane, les Mountain Daisies, lui le guitariste au centre de gravité bas comme Springsteen, elle la choriste-violoniste à la chevelure folle, qui rappelle Scarlet Rivera au temps du Desire de Dylan. Autour d’eux, un house band incroyablement solide et souple que Nashville finira par nous envier : Vincent Carré à la batterie, Yves Labonté à la basse, Audrey-Michèle Simard aux harmonies, et le plus souvent l’as Rick Haworth au pedal steel et l’irrépressible Antoine Gratton au piano droit.


Et leurs invités. Tout un tas d’artistes qui frémissent de bas en haut de l’échine à l’idée de s’ouvrir à l’Open : « countryser » leurs chansons, sauter dans la marmite d’americana et oser tout, de Paul Brunelle à… Shania Twain. Un mardi, Daran a chanté du Bashung et deux fois du Springsteen. Patrice Michaud, lui, a osé Lonesome Cowboy, le thème des Lucky Luke. Un autre mardi, Louis-Jean Cormier a fait du Randy Newman et Schefferville, le dernier train, et Michel Rivard l’a rejoint sur scène (après avoir lui-même repris du Arlo Guthrie). Un autre mardi encore, Michel Faubert s’est payé le Big Bad John de Jimmy Dean façon Réal Giguère, « Gros jamboooooon-on, gros jambon » !!! Dan Boucher, déchaîné, a creusé creux le corpus westerneux québécois (Ma Sandra, par Paul Beaulieu, quelqu’un ?). Je revois Pierre Flynn, magnifique, jouissant de la permission d’être Hank Williams juste pour le plaisir et juste pour un soir. Et Catherine Durand avec Rick Haworth, hilares et radieux, s’autorisant Islands in The Stream, tels Dolly et Kenny.


Un disque de l’Open pour ouvrir les chemins


Z’étiez pas là ? Refoulé à la porte ? Soyez heureux : voici l’Open Country, l’album. À la demande générale. « Après chaque show, témoigne Ariane, c’était pareil, les gens voulaient notre version de telle ou telle chanson, ils voulaient repartir avec quelque chose de plus que l’expérience et le souvenir… » Être là ou rien, c’est la beauté de l’affaire, c’est ce qui a fini par frustrer, aussi : « Le show de l’Open, décrit Carl, on le répète le jour même. On reçoit les chansons une semaine avant, chacun fait ses devoirs, on pratique une fois ensemble, on s’ajuste, et le soir tu joues, et c’est fini. C’est bien, t’es complètement au service de la chanson, tu penses pas performance, tu penses à jouer ensemble : ça passe ou ça passe pas. Quand ça passe, wow ! C’est exactement ce qu’on a essayé de garder sur l’album… »


Même sorte de pari fou, l’album. Cinq jours de novembre 2012 chez Piccolo à Tétreaultville, 13 chansons, 13 invités, deux heures et demie par chanson, tout le monde en même temps, les voix, les harmonies, les instruments, pas d’ajouts et advienne que pourra. Ariane : « Il y en avait que ça insécurisait, on a géré du gros stress. D’autres, comme Michel Rivard [qui a refait Maudit bonheur avec un sain surcroît d’agressivité], sont arrivés tout relaxes et ça nous rassurait, nous… Louis-Jean, c’était complètement à l’instinct, il a feelé sa chanson [La cassette, encore toute fraîche], et à un certain moment on s’est joints à lui, tout simplement… »


Album à la manière des Daisies, 13 expériences distinctes où la « countrysation » des chansons choisies (dans le répertoire des invités, toutes) supposait chaque fois un équilibre à trouver. « Heureusement qu’on a eu Éric… », lâche Ariane. Éric Goulet a coréalisé le disque sans qu’il y paraisse, âme bienveillante au compas sûr. « Y a jamais de problèmes avec Éric, jamais, résume Carl. C’est clair, pour lui : quand ça n’allait pas avec une chanson, il arrivait tout doucement avec une suggestion et c’était toujours LA solution. » Ariane : « Sa chanson à lui, Debout, j’avais même pas entendu l’originale avant d’enregistrer. Il est arrivé, il a dit : « C’est pas compliqué », et on l’a jouée. L’Open Country à sa plus simple expression. »


Les réussites abondent. Toutes les chances, par Mara Tremblay, n’a jamais été aussi harmonieuse : l’originale était limite punk-trash, avec un changement d’accords volontairement dissonant. Carl commente : « Avec le pedal steel et le violon, ce passage-là s’est adouci, mais on n’a pas dénaturé la chanson… » Les filles, par Amylie, ça roule rockabilly Sun Records que c’en est une joie ; On est né nu, par Damien Robitaille, marche résolument country moderne (« d’inspiration Terri Clark », précise Carl, pas mécontent) ; Fred Fortin fait son Chaouin à la Fred Fortin et les Daisies s’adaptent à lui, pareil pour Richard Séguin, Et tu marches demeure Et tu marches, la marque du style est trop forte ; la Doris de Stephen Faulkner est magnifique, on dirait The Band avec lui (« on a beaucoup regardé The Last Waltz en DVD », avoue Carl).


Vous avez dit défi ? « Countryser » Un homme à la mer de Stefie Shock relevait presque du bluff. Carl : « Une version, c’est comme un élastique. Si tu l’étires trop, il te pète dans la face et dans la face de l’artiste. Pour Stefie, je pense qu’on a été au maximum de l’élasticité… » Il a fallu changer de chanson in extremis pour Antoine Gratton. J’en témoigne, présent lors de la session : Carole à gogo, supersonique boogie, n’était pas jouable. « Ça marchait tellement pas, se souvient Ariane, on voyait le temps passer… J’arrivais juste pas à jouer ce qu’il demandait. Une chance qu’Éric était là… » Cool et calme, Goulet a proposé un autre titre. Let Go Let Go, en valse, était parfaite. Carl soupire : « Une seule bonne prise… Ouf ! »


Ils seront au moins 10 des 13 avec les Daisies au lancement du 30 avril. Au théâtre Olympia, il y aura de la place. L’album paraît en licence chez MP3, l’étiquette de Mario Pelchat, Carl tient à ce que ça se sache. « Il a pris l’album tel qu’on l’a fait… » Et promet de le faire rayonner. Le temps est en effet venu pour l’Open Country de s’ouvrir au plus grand nombre. En auto, un mois d’écoute de l’album en fait foi, le potentiel est à largeur d’horizon.


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La chevauchée

Carl : « Le vieux western, j’ai entendu ça toute ma jeunesse, mais je savais pas c’était quoi. »

Ariane : « Le country, c’était loin dans ma vie jusqu’à ce que j’embarque dans le projet de Carl. J’ai appris le violon à sept ans, étudié en chant. Je suis choriste par définition, quelqu’un qui écoute beaucoup, crée des harmonies. »

Carl : « Au départ, je voulais un band genre Dixie Chicks. Country moderne, chanté par des filles. »

Ariane : « On chantait de l’anglophone. On pouvait pas s’appeler Les Belles de l’Ouest… »

Carl : « Accompagner Stephen Faulkner pendant quatre ans [on voit les Daisies dans le documentaire J’m’en vas reviendre de Sarah Fortin] a été passionnant… et drainant. Une mission impossible… et possible en même temps : il est sur le disque de l’Open ! »

Ariane : « On a commencé l’Open Country à L’Inspecteur Épingle le 12 décembre 2010, avec Myëlle et Fred Fortin… »

Carl : « L’idée, c’était de redonner une place au country à Montréal. Comme au temps des bars country où jouaient les Daraîche… »

Ariane : « On a fait trois saisons à l’Épingle. Le bouche à oreille s’est fait peu à peu, des artistes sont venus nous voir… et participer. »

Carl : « C’est au Verre Bouteille que l’Open est devenu viable, un rendez-vous, un événement. »

Ariane : « De là, tout est possible. Il y a l’album. Cet été, on fait L’Open Country sur la route… Et après ? On sait pas. Nous, on continue… »

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L'Open Country de Mountain Daisies (Daniel Boucher et Fred Fortin)




L'Open Country de Mountain Daisies (Antoine Gratton et Stefie Shock)




L'Open Country de Mountain Daisies (Stephen Faulkner et Éric Goulet)





L'Open Country de Mountain Daisies (Jonathan et Éloi Painchaud et Richard Séguin)