Cinq pépites musicales à découvrir

Des laudes italiennes chantées par sainte Catherine de Bologne à un compositeur jordanien vivant en Allemagne, voici cinq perles rares couvrant près de six siècles de musique.


I Dodici Giardini. Cantico di Santa Caterina da Bologna (1413-1463). Arcana A 367 (SRI)


L’ensemble La Reverdie, autour d’Elisabetta de Mircovich, est, depuis plus de deux décennies, une solide référence dans la découverte de la musique médiévale. Le titre Les douze jardins se réfère à un traité de Caterina de Vigri, ou sainte Catherine de Bologne, née il y a 600 ans, une religieuse qui fonda le premier monastère de clarisses de Bologne. Ces laudes italiennes méconnues du XVe siècle se veulent celles chantées par sainte Catherine et ses religieuses dans le contexte d’un voyage spirituel d’une âme qui rencontre le Christ en douze stations (jardins). Cette réalisation vocale et instrumentale de premier plan nous vaut le plus fascinant disque de musique médiévale publié depuis un bon bout de temps.

Giardino - L'Amor A Mi Venendo (mp3)
 

 

Pergolèse: Septem verba a Christo. Harmonia Mundi HMC 902 155


Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736), compositeur à découvrir ? Oh que oui, dans ce premier enregistrement mondial de ces Sept paroles du Christ qui lui ont été attribuées définitivement en 2009, et que ce compositeur très précocement disparu aurait composées entre 1730 et 1736. Cette période nous situe une décennie avant les Sept paroles de Graupner (1743), auxquelles - et cela remplira Geneviève Soly de légitime fierté - René Jacobs se réfère largement. Jacobs, ici entouré de l’Akademie für alte Musik Berlin, de Sophie Karthäuser, de Christophe Dumaux, de Julian Behr et de Konstantin Wolff, a recréé en juillet 2012 cette partition étonnante (cf. le rôle de la harpe), plus dense, plus fleurie et plus immédiatement plaisante et révélatrice d’un génie que celle de Graupner. Le Christ y dialogue en airs superbes avec l’âme (Anima). La découverte est brillamment introduite par un passionnant essai de René Jacobs intitulé Structure et symbolique musicale des Septem verba.


Pergolesi - Latronem hunc aspicite (mp3)

 

Rimski-Korsakov: Cantates. Brilliant 94495 (Naxos)


Qu’aurait été Stravinski sans Rimski-Korsakov ? En tout cas, pas le compositeur de L’oiseau de feu, tel qu’on le connaît et qu’on l’apprécie. D’ailleurs, les grandes interprétations de L’oiseau de feu - celles de Dorati, par exemple - mettent en lumière la dimension rimskienne de l’oeuvre. Mais Rimski-Korsakov lui-même demeure largement méconnu. Schéhérazade, La grande Pâque russe, Capriccio espagnol ? Oui, mais après ? On connaît trop peu l’imaginaire souvent féerique de ses superbes opéras (Sadko, Kitège, Le coq d’or). Les Cantates sont un pan encore plus oublié de son oeuvre. Loin de nous l’idée d’avancer que ce pan est essentiel, mais l’écoute du Poème sur Alekseï, homme de Dieu, du Chant d’Oleg le Sage, d’Homère et de La sirène du lac Switez est éclairante. Il ne faut pas se décourager pendant les six premières minutes (le choeur religieux assez générique), car les 45 minutes qui suivent sont d’une beauté croissante, notamment la cantate-prélude sur Homère et la cantate sur un sujet voisin de Rusalka de Dvorák. Interprétation remarquable de l’Académie chorale de Moscou dirigée par Vladimir Ziva. Les solistes sont corrects, sans plus.


Rimsky - Korsakov (mp3)

 

Ernst Toch : Bunte Suite, Variations sur un thème de Mozart, Concerto pour voiloncelle. Delta N90071 (Allegro)


On ne vous dira pas que ce petit tour d’horizon en terres inconnues ne prend pas un petit côté « happy few ». Oui, hormis le Pergolèse, les découvertes de ce samedi sont davantage des disques d’approfondissement dans des domaines précis que des injustices crasses enfin réparées par le disque (Casella, Fuchs, Reznicek, Gernsheim, Gouvy et quelques autres). Ernst Toch (1887-1964) se décrivait comme « le compositeur le plus oublié du XXe siècle ». C’est en fait toute sa génération, dans les pays germaniques, qui fut sacrifiée. À cela s’ajoute que la musique des irrévérencieux (Toch, Schulhoff - ou Antheil ailleurs) n’est pas une musique de masse et que Toch, émigré aux États-Unis en 1933, n’eut pas une seconde carrière au cinéma, comme Korngold, Steiner ou Waxman. La Suite multicolore est une composition pour la radio, qui se situe dans la mouvance de Weill et de Schreker. Les Variations sur « L’opinion de notre peuple imbécile » sont traitées avec science et esprit. Quant au Concerto pour violoncelle, créé en 1925 par Emanuel Feuermann, il est teinté des débuts frémissants de la Seconde École de Vienne. Excellente interprétation de musiciens de Berlin et de Leipzig dirigés par Jürgen Bruns.


Toch Suite Danse de la marionette (mp3)

 

Saed Haddad : Les deux visages de l’Orient, Le contredésir. Wergo WER 6578-2 (SRI)


Lors du dernier festival Montréal nouvelles musiques, le NEM et Lorraine Vaillancourt proposaient le brillant Lop, Lokk og Linjar (2001-2002) de Lasse Torresen, oeuvre dans laquelle une chanteuse spécialiste du folklore norvégien mêle le terreau de son pays aux sonorités d’un ensemble contemporain. Trois semaines plus tard à MärzMusik, festival de musique contemporaine à Berlin, était présenté Hasretim-Voyage en Anatolie (2010), un « road movie musical » du compositeur Marc Sinan, ne faisant hélas que juxtaposer sans synergie musiques traditionnelles turques et arméniennes et ensemble contemporain. Assurément, la voie des métissages dans la création musicale va gagner en ampleur dans les prochaines années. Loin du commensalisme stérile de Sinan, le Jordanien Saed Haddad (né en 1972), adoubé par le très sérieux Ensemble Modern, cherche des convergences irréelles avec une rigueur héritée de ses maîtres, Benjamin, Andriessen, Lachenmann et Dusapin. Il y parvient parfois, notamment dans On Love I. C’est de la musique contemporaine sévère et rigoureuse, qui devrait plaire à Lorraine Vaillancourt. Et elle est intéressante à décrypter.


Haddad On Love (mp3)

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