Musique classique - Requiem foudroyant

La pertinence de l’interprétation de Yannick Nézet-Séguin du Requiem de Verdi est telle que Deutsche Grammophon, qui n’a pas enregistré cette oeuvre depuis longtemps, serait bien avisé de l’inviter à immortaliser sa vision.
Photo: Marco Borggreve La pertinence de l’interprétation de Yannick Nézet-Séguin du Requiem de Verdi est telle que Deutsche Grammophon, qui n’a pas enregistré cette oeuvre depuis longtemps, serait bien avisé de l’inviter à immortaliser sa vision.

Nous avions déjà été fortement impressionnés par Yannick Nézet-Séguin dans le Requiem de Verdi en 2006. Mais la lucidité, la maîtrise et l’inventivité de son interprétation d’hier montrent à quel point la maturation du chef québécois est fascinante dans certaines oeuvres ; fait que nous avions déjà noté il y a quelques mois dans la 4e Symphonie de Mahler, en comparaison de son disque.

À propos d’enregistrements, voici une suggestion qui vaut mille descriptions : la pertinence de l’interprétation de Yannick Nézet-Séguin du Requiem de Verdi est telle que Deutsche Grammophon, qui n’a pas enregistré cette oeuvre depuis longtemps, serait bien avisé de l’inviter à immortaliser sa vision.


Car on rentre ici dans de vraies et grandes idées, un travail de fignolage majeur sur les textures, parfois de l’impalpabilité des attaques (entrée du Lux Aeterna), dans la lecture polyphonique (avant « Quantus tremor » du Dies Irae) ; dans l’éloquence des couleurs. Théâtre ou musique d’église ? « Les deux », répond Yannick Nézet-Séguin. Mais le théâtre il est dans les sons et dans la partition, avec ces fortissimos frizzante des cors dans le Tuba Mirum, ce pizzicato arraché des contrebasses qui annonce le mot « Requiem » au coeur du Lux Aeterna. Et il y a ces perdendosi, morendo, ces couleurs infiniment douces sur les mots de supplication. Tout cela forme un vrai théâtre des sons, fondement même de l’oeuvre. Les oreilles fines auront, par exemple, noté le rôle du basson, plus subtil, mais non moins éloquent que celui de la grosse caisse, sur laquelle quelqu’un s’est enfin résolu à taper à Montréal !


Il faut enfin évoquer les tempos (le juste Andante de l’Agnus Dei) et la stupéfiante différenciation des deux pausa lunga dans le Libera me : la première, très longue, après les mots de crainte (« Et timeo ») ; la seconde totalement gommée pour plonger littéralement dans la supplique « Libera me ». Fondamentalement le Requiem de Verdi de Nézet-Séguin est un Requiem d’effroi, sentiment qui ne s’estompe même pas à la fin, scandée.


Le choeur a bien incarné cette vision, en chantant juste malgré une certaine hétérogénéité dans les pupitres. Ce qui reste à gagner en perfection se situe à ce niveau-là.


Quant aux solistes, la voix particulière de Karen Cargill est à mon sens exactement celle de la prophétesse et Sybille que je recherche. Foster-Williams n’est pas hyper-impressionnant mais très intelligent et sûr. Ailyn Perez qui s’est prise, sur le plan vestimentaire, pour Angelina Jolie (quelle vulgarité dans ce contexte) a une fort belle voix, mais pas du tout les graves du rôle, et John Mac Master a, hélas, chanté comme un plombier, braillant la fin de l’Ingemisco (indication de Verdi ? Morendo !), et incapable du dolcissimo de l’Hostias. Mais le moment était si grand que sa rustrerie n’a même pas réussi à nous le gâcher.

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