Le poids des confettis, premier album des Soeurs Boulay, est criant de vérité

Les Sœurs Boulay, ou comment deux sœurs se sont inventé une entité tierce
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Les Sœurs Boulay, ou comment deux sœurs se sont inventé une entité tierce

1 + 1 = 3. Ou comment Stéphanie et Mélanie Boulay ont fini par comprendre que la solution à l’impérieuse nécessité de s’affirmer individuellement passait par l’alliance des forces et le naturel de leurs voix en harmonie. Ou comment deux soeurs se sont inventé une entité tierce : Les Soeurs Boulay. Ou comment les championnes des Francouvertes ont créé un disque beau rare, le plus criant de vérité de l’année.


Quelque chose comme une petite gêne. Après une semaine et demie à les entendre me chanter ces chansons sans filtre que sont Mappemonde, Sac d’école, Ôte-moi mon linge, j’ai l’impression de trop les connaître avant de les connaître. Après avoir décrit soir après soir sur Facebook l’effet que me faisait l’écoute en boucle du disque, je me sens très… dévoilé. Tiens, le 4 mars, extrait : « L’album des Soeurs Boulay, c’est pas rien à recevoir tout d’un coup. Y a des chansons, j’arrête au milieu tellement ça dit les vraies affaires. J’inhale, j’exhale une couple de coups, et puis je continue. » C’est notre toute première rencontre - le collègue Philippe Papineau couvrait les Francouvertes où elles ont triomphé l’an dernier - et c’est comme si on était tout nus, elles et moi. Nus comme les chansons.


Ma gêne rejoint la leur, elles me vouvoient gros comme le bras, on est drôles à voir au fin fond du Placard. « On est les filles les moins gênantes au monde ! », s’exclame Mélanie Boulay, pour désamorcer. J’explique mon embarras en citant Sac d’école : « J’ai pus d’amour pis pus d’maison/J’check les apparts d’la rue Masson/J’ai mis ma vie dans un sac d’école ». Ce degré-là d’intimité. Et Mappemonde ! La chanson d’amour impossible qui a chaviré tout le monde aux Francouvertes : « Mais permets-moi de parler d’toi/Quand l’alcool m’aura dénudée/Ris pas si j’regarde mes emails/À toutes les heures de la journée… » Cette nudité-là.


« Je comprends, dit Stéphanie Boulay tout doucement. On est comme intimes avant le temps. » Quelque chose comme ça. « Ça m’émeut de penser qu’on peut provoquer ça, et en même temps, c’est exactement la proximité qu’on voulait pour notre album. Notre quête d’êtres humains, à Mélanie et moi, c’est vraiment une quête de vérité absolue. » Mélanie renchérit : « Notre défi, c’est de pas se forger de carapaces, de s’assumer faibles, s’assumer fortes, s’assumer dans le désir, dans le rejet, dans la joie, dans tout. » Stéphanie prend le relais : « Une chanson comme Sac d’école, je voulais pas montrer ça à personne. Dans le fond, ce que ça dit, c’est laid. En même temps, c’est vrai. »


Je mentionne Lisa LeBlanc, Lena Dunham et sa série Girls (à HBO, bientôt Artv), d’autres jeunes femmes sans chiqué ni faux-fuyant. Les soeurs sourient (ne pas confondre avec soeur Sourire, de regrettée mémoire). Mélanie résume : « Ce qu’on fait, c’est juste vivre intensément, sans se censurer jamais… » Petit doute chez Stéphanie : « Vous trouvez pas ça larmoyant, des fois ? Je veux pas être larmoyante… » Je lui dis que l’album a ses joies, aussi, qu’il y a Chanson de route après Sac d’école : « Chanson de pluie, chanson de ciel/Pendant qu’y tonne sur la quarante/Tu dis mon nom dans ton sommeil ». Mélanie est ravie : « On voit la scène, hein ? Un peu d’amour heureux, c’est bon aussi… »


Elles rigolent comme des soeurs. Je le leur dis. Mélanie réagit sec : « Ça se chicane, des soeurs… » Pas difficile à imaginer. Deux caractères bien trempés. Des émotives (« des braillardes… », précise Mélanie), des franches, des entières. Stéphanie : « Vraiment différentes, quand même. C’était même pas pensable, un duo, jusqu’à ce que ça nous arrive… » Mélanie : « On a essayé de percer pendant 10-15 ans, chacune de son bord… On a gagné des concours, mais ça marchait pas. » Finalement, comprends-je, on se connaissait. Stéphanie gagnante du volet Interprètes à Ma Première Place des Arts en 2007 ; Mélanie finaliste à Granby en 2011 : j’étais là. « Vous nous aviez oubliées, hein ? », me lance Mélanie. Rangées dans le tiroir, oui. « Eh bien, vous avez eu raison. On était zéro prêtes. »

 

La voix fantôme


Stéphanie : « On a défriché chacune notre petite trail, pour découvrir qu’on était plus fortes à deux. » Et Mélanie de raconter : « On avait déjà chanté ensemble dans des chorales chez nous à New Richmond, dans des fêtes de famille, mais jamais comme un duo. Le duo, c’est arrivé un matin de novembre 2011 ; on avait viré une brosse la veille, c’était l’automne, c’était gris, on était déprimées, et Steph me dit : viens Mel, on va se « taper » une toune ensemble. On a fait The Boxer, de Simon et Garfunkel. Et puis on l’a mise sur YouTube et le téléphone s’est mis à sonner. Des gens voulaient qu’on fasse des shows ; nous autres, on n’avait pas de show, rien. On a monté des harmonies sur nos tounes solo. Rien de stratégique, zéro plan de match. Mais on a senti à ce moment-là qu’on tenait quelque chose. »


Et elles chantèrent ensemble. Moment de grâce où, en harmonie, apparaît la fameuse voix fantôme dont les grands parlent tous, Crosby évoquant la première fois avec Stills et Nash, John Phillips décrivant la magie de ses Mamas et Papas. « C’est ça ! », crient-elles. Mélanie exulte : « Les Soeurs Boulay, c’est une nouvelle entité. C’est pas un plus un égale deux, c’est pas non plus un plus un ne fait qu’un, c’est un plus un égale trois. »


C’est même, pour se rendre de l’étincelle révélatrice à l’album, un plus un plus pas mal de monde. Kevin Parent qui pousse ses choristes Stéphanie et Mélanie à faire ses premières parties. Éric Goulet qui les appelle et leur propose de but en blanc l’enregistrement d’un EP. À ses frais. C’est l’équipe des Francouvertes qui les porte à bout de bras, Eli Bissonnette de Dare To Care/Grosse Boîte qui les rassure d’entrée de jeu. « On avait tellement peur de se perdre », dit Stéphanie. C’est Philippe B qui leur dit « ce qu’elles veulent entendre ». Mélanie le cite par coeur : « On n’ira pas dans ce que votre folk [voix-ukulélé-guitare] suggère. On ne mettra pas des instruments typiquement Nashville. On va y aller de touches de pinceaux ici et là. On garde ce qui vous rend uniques. » C’est l’homme d’Avec pas d’casque, Stéphane Lafleur, qui leur écrit « des choses que les filles disent pas d’habitude », deux grandes chansons sans filet, Ôte-moi mon linge et Ton amour est passé de mode. Et d’autres alliés encore.


« Il nous en a fallu à toutes les étapes, du bon monde, constate Mélanie. Tout le long, on avait le syndrome de l’imposteur. Si je fais pas de musique, je meurs, mais en même temps, pourquoi nous autres ? On a failli abdiquer plein de fois. » Stéphanie : « Et pourtant, c’est là depuis toujours. Quand j’avais 15 ans, j’avais écrit dans un cahier des fausses critiques de mon futur premier disque. « Excellent album ! » Et là c’est fou, c’est en train d’arriver… » Elles s’esclaffent. Plus du tout gênées, et surtout pas d’être heureuses.


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Les Sœurs Boulay dans l’oreille de Philippe B.

Rencontré en février, Philippe B. nous a parlé un peu de l’enregistrement du Poids des confettis qu’il a réalisé.

« On avait deux pièces de Stéphane Lafleur. Les filles voulaient en mettre seulement une, Ôte-moi mon linge, parce qu’elles voulaient être perçues comme des auteures-compositrices-interprètes. Ce qu’elles sont de toute façon : sur les douze morceaux du disque, elles en ont écrit dix. La deuxième de Stéphane [Ton amour est passé de mode], c’est ma petite réussite. On l’a fait vite vite, on l’a mixée un peu, puis on l’a écoutée en régie, et les filles ont fait : « Ouain, je pense qu’on va la mettre ». »

« Il s’est avéré en travaillant que les filles avaient de vraies tounes. Juste de proposer une pièce simple qui dit bien une affaire simple, avec un début, un milieu et une fin, ben c’est déjà pas mal, je te dirais ! »

« Les morceaux étaient déjà très bien arrangés, leurs voix se placent bien ensemble. Chacune des filles va dans les graves et les aiguës ; ça peut être mélangeant. Pour le réalisateur, mettons que c’est plus dérangeant quand t’es pas capable de différencier les deux ! »

Philippe Papineau